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samedi 11 juillet 2009

Ce n'est qu'une affaire de Styles

En mal de moment et de volonté pour lire, je vais donc continuer de présenter des livres que j'ai lu plus jeune et dont je n'ai jamais parlé ici. Après le massif du Vercors, partons donc dans les terres de la perfide Albion.

Qui ne connait pas Agatha Christie ? Hercule Poirot et Miss Marple ? Les Dix Petits Nègres , Le Crime de l'Orient Express ? En revanche, qui peut se targuer de connaître son premier roman ? Moi, puis-je dire fièrement en montrant mon édition de La Mystérieuse Affaire de Styles. Forte de son expérience d'infirmière bénévole durant la Première Guerre Mondiale et de sa manipulation de produits pouvant s'apparenter à des poisons pour soigner, Lady Christie se lance dans un pari avec sa soeur, celui d'écrire un roman policier dont personne ne trouverait le coupable malgré la présence de tous les indices. Personne, sauf le détective belge Hercule Poirot. Agatha Christie se lance donc dans la rédaction de son roman, achevée en 1917, pour une publication en 1920.

Première itération des aventures d'Hercule Poirot, La Mystérieuse Affaire de Styles ne souffre pas d'un effet brouillon comme on pourrait l'attendre d'un roman qui n'est que le premier d'une liste longue comme le bras. La langue est classique, banale, ne laisse réellement aucun souvenir impérissable, mais est-ce cela que l'on recherche en s'aventurant sciemment dans un roman d'Agatha Christie ? Je ne pense pas. L'intérêt est ailleurs, dans l'intrigue et l'imbrication des indices qui, une fois révélée par Poirot, apparait si logique alors que tout paraissait opaque pour le lecteur dix lignes auparavant. Je dirai bien que l'attrait principal d'une aventure de Poirot, ce sont ces quelques lignes, ces deux paragraphes, où il explique à l'assistance ce qui s'est passé en le démontrant par A+B, et laisse le lecteur pantois, se sentant un peu débile de ne pas avoir compris plus tôt.
Personnellement, c'est en 5e que j'ai lu La Mystérieuse Affaire de Styles pour la première fois. Ma professeur de Français nous faisait lire Les Dix Petits Nègres à l'époque, et nous avait parlé du premier roman d'Agatha Christie en nous le décrivant dans les termes que j'ai utilisé plus haut, pensé comme irrésolvable. J'ai acheté le livre, pris une feuille de papier, et commencé à suivre l'enquête avec Poirot en faisant des plans et en notant les trucs intéressants. Devinez quoi ? Je n'ai pas trouvé l'assassin. Alors si jamais quelqu'un veut se lancer dans ce défi, je l'encourage à tenter de se mesurer à Poirot. Interdiction de résoudre l'énigme à la seconde lecture, c'est plus du jeu sinon.


vendredi 22 mai 2009

De la contemporanéité des animaux

Certains écrits sont plus modernes que d'autres. Certains mêmes sont toujours d'actualité. La Ferme des Animaux est de ceux là. Qui ne connait pas Georges Orwell, éminemment célèbre non seulement pour cette oeuvre, mais également pour 1984 ? Dans ces deux livres, la même critique politique, la même vision des dérives d'une société.

Jusqu'alors, j'avais juste "étudié" 1984 en Première, au lycée. Enfin, on devait le lire, mais vous connaissez les Scientifiques, dès qu'il y a plus de dix pages, c'est pris d'une peur panique et ça fuit. Bref, aucune analyse de l'œuvre. Mais quand même, ça marque, 1984.

La Ferme des Animaux, j'en avais entendu parlé, jamais lu. En ces temps troublés où le tout sécuritaire l'emporte et la connaissance est dévaluée, où cinquante gendarmes mobiles conduisent comme des animaux dix campeurs en dehors d'un campus, La Ferme des Animaux dérange.

Orwell a écrit pour condamner les dérives du totalitarisme, et notamment le stalinisme. Les parallèles sont largement visibles, et je ne pense pas que revenir dessus soit essentiel, des centaines d'études jonchent la toile, il suffit d'aller sur la fiche wikipedia du livre. Ce qui attire plus particulièrement mon attention, c'est la mécanique du livre, le processus de détournement de l'idéal collectif au profit d'un idéal personnel, cela passant par l'écrasement du plus faible. Propagande, manipulation, embrigadement, sécurité, tout y est. Je ne pense pas qu'il est possible de parler de manière si courte, dans un billet, d'un tel livre. Surtout qu'il ne fait que 150 pages. Alors aller le (re)lire. C'est un ordre. Cela sera plus intéressant que de lire ce billet.


mercredi 13 mai 2009

Carmilla, saphisme et vampirisme

Dans le vaste monde des histoires de vampire, Dracula est le plus célèbre de toutes, sous la plume de Bram Stroker en 1897. Mais avant le seigneur des Carpates, une autre vampire avait fondé le mythe : Carmilla. Cette nouvelle est écrite par Joseph Sheridan Le Fanu, aujourd'hui presqu'oublié alors qu'étant le Stephen King du XIXe siècle, et publiée en 1871, deux ans avant la mort de son auteur, alors qu'il souffrait déjà de troubles mentaux dus à ses fièvres chroniques, d'où la présence de quelques incohérences mineures.

Récit à la première personne de Laura, jeune fille isolée avec son père et leurs domestiques dans leur château de Styrie, Carmilla pose les bases de Dracula avec toute l'ambiguïté entourant la créature, l'oupire comme l'on dit dans ces contrées. Bien évidemment, tout y est moins développé, format oblige, mais le romantisme et le côté gothique sont clairement présents. Le récit souffre parfois de quelques longueurs attachées au style fantastique de l'époque, mais rien de gênant tellement l'histoire est prenante, car le lecteur d'aujourd'hui sait ce qui arrive à la narratrice lorsque dans ses rêves, deux petites aiguilles viennent se planter dans sa gorge.

L'autre dimension de Carmilla tient au fait que le vampire est une femme, et s'impose comme une métaphore directe de l'amour interdit, du saphisme. Les déclarations passionnées que fait Carmilla à Laura sont autant de pierres dans le jardin alors défendu de tout amour déraisonné entre une femme et une femme. Cet interdit est illustré par les réactions de Laura, qui ne comprend pas tout cela, qui ne peut même pas le concevoir, et met cela sur des crises de folies passagères de son hôte.

Si Carmilla souffre d'un défaut majeur, c'est celui de son format. La nouvelle permet de faire opérer le charme du fantastique chez le lecteur de manière plus simple, en condensant les émotions et le ressenti, mais cela nuit à l'arrière-plan de l'écriture, aussi bien au saphisme qu'au vampirisme, en ne dessinant que les contours d'une réflexion que Sheridan Le Shanu aurait pu mieux dégager. Pour cela, il aura fallu attendre presque trente ans, et Dracula.

dimanche 5 avril 2009

Morsure de rappel

« Mais ce n'est pas une œuvre de haine. Le pauvre être qui a causé toute cette souffrance est le plus malheureux de tous. Songez quelle sera sa joie à lui aussi quand, son double malfaisant étant détruit, la meilleure part de lui-même survivra, son âme immortelle. Vous devez avoir pitié de lui aussi, sans que cela empêche vos mains de le faire disparaître de ce monde. »
— Bram Stoker, Dracula, chapitre 23.

Mon histoire avec Dracula remonte au lycée, à la terminale. Ne voulant pas faire mon devoir de mathématiques, je flânais dans le C.D.I., attendant que les autres finissent leur travail pour recopier. Regardant les romans, je me suis trouvé nez à nez avec Dracula, d'un certain Bram Stoker. J'ignorais totalement que c'était lui qui l'avait écrit, et je ne savais pas non plus que la narration était épistolaire, comme me le dit la "dame du C.D.I.", qui me félicita pour mon choix.

On croit tout savoir de Dracula. On sait que Christopher Lee l'a joué. Que Francis Ford Coppola a réalisé son Dracula en 1992 avec la plus belle femme du monde à son époque dans le rôle de Mina, Winona Ryder. Que Dracula suce le sang de ses victimes et qu'il vit dans un château entouré de brume en Transylvanie.
Dracula n'est pas un méchant méchant, et sa "vie" ne se résume pas à mordre de frêles donzelles pour boire leur sang. Dans l'oeuvre originelle, d'ailleurs, jamais le point de vue du comte n'est abordé. On ne voit que par les yeux, ou plutôt par les écrits, des hommes qui l'affrontent.

Alors, qu'est Dracula ? Un vampire, bien sûr. Un être complexe, pour sur. Quelque chose que l'on ne peut pas saisir, l'ombre qui est affrontée ne peut être approchée, ses contours ne peuvent être délimités. Impossible de savoir, c'est ce qui trouble encore à la lecture du roman. Maintenant, tout le monde sait ce qu'est un vampire, ce qu'est le mythe de Dracula. Pourtant, à la lecture, le mystère reste intact.
Car ce Dracula là n'est pas celui que nous connaissons.

dimanche 1 mars 2009

Hyde and Seek

Je viens de terminer un classique de la littérature anglaise, un petit roman de Robert Louis Stevenson (mais si, vous savez, l'auteur de L'Île au Trésor) s'intitulant L'Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde. Cela fait déjà pas mal de temps qu'il trainait dans ma bibliothèque, mais je n'avais pas encore franchi le pas. Il faut dire que tout le monde croit connaître l'histoire du Dr Jekyll et de Mr Hyde ; tout le monde sait que Dr Jekyll est Mr Hyde. Bon, passé cela, on ne connait que des détails, et pas vraiment l'histoire.
Une chose est certaine, l'oeil qu'a un lecteur aujourd'hui de ce récit n'est pas le même que celui qui découvrait le livre en 1886, abasourdi par la révélation du dernier quart de l'histoire.
Aujourd'hui, la dimension de l'épouvante est moindre étant donné que, encore une fois, on connait les tenants et les aboutissants.

Reste la réflexion de l'auteur sur nos Jekyll et nos Hyde. Et quelle réflexion ! Véritable schyzophrène, Jekyll ne peut pas assumer les contraintes sa position sociale dans le Londres de la fin du XIXe siècle, où tout est très strict et compte plus que tout ce qu'on dit de vous. En isolant sa partie sombre, Hyde, il peut donner libre cours à ses vices tout en ne remettant pas en cause sa position. Seulement, Jekyll va se faire peu à peu grignotter par Hyde, comme lorsqu'un tenté cède et se retrouve pris dans une spirale infernale. Comment arrêter lorsque c'est si bon ? Roman de la schyzophrénie commune qui nous habite, L'Etrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde est construit comme un enquête policière où le notaire, Utterson, part à la poursuite de ce mystérieux Mr Hyde, basculant ensuite dans le fantastique, mais clairement, les pages qui doivent être lues sont celles de la confession de Jekyll, à la toute fin du livre où en débutant à la première personne, il se voit obliger de se dédoubler pour parler de lui-même.

Troublant.
Et il devait l'être encore plus à sa sortie.