Affichage des articles dont le libellé est Littérature japonaise. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Littérature japonaise. Afficher tous les articles

mardi 22 septembre 2009

Deux soeurs

Une autre grand figure du Japon littéraire du XXe siècle est Yasunari Kawabata, Prix Nobel en 1968. Grand ami de Yukio Mishima, il a en commun avec lui l'ambiguïté de sa sexualité. Ce n'est pas la seule ambiguïté qui transperce son œuvre, et c'est celle-ci qui va m'intéresser aujourd'hui, celle de la réception de l'ouverture du Japon.

Lorsque l'on commence à lire du Kawabata, l'on vous conseille généralement de lire Les Belles Endormies ou Pays de Neige. Ne voulant rien faire comme tout le monde, j'ai choisi de lire Kyôto, écrit en 1962. Roman un peu à part dans sa bibliographie, il raconte l'histoire de Chieko, jeune fille qui a été adoptée et qui découvre qu'elle a une soeur jumelle. Voilà, l'intrigue tient en une ligne, et je n'aurai guère besoin d'en dire plus. L'histoire est simpliste, les coïncidences prêtent plus à rire qu'autre chose tellement l'édifice est bancale. Mais le roman ne porte pas le prénom de son héroïne. Non, il s'agit de celui de la ville où l'action se déroule (tout du moins dans l'édition française, j'y reviendrai). Kyôto. En 1962, à la croisée des chemins. En fait, elle l'est depuis le début de l'ère Meiji (1868) et l'ouverture à l'Occident. Kawabata nous sert un catalogue des fêtes traditionnelles de la ville, de son histoire, de ses quartiers, rien ne nous est épargné. Ressort de tout cela une crainte, celle de voir la ville s'enlaidir avec l'ouverture à l'Occident et perdre de son identité, ainsi, par la voix de l'un de ses personnages, Kawabata se demande si Kyôto ne finira pas par ne plus être qu'un immense hôtel-restaurant. C'est ainsi que le titre du roman en japonais est "Koto", qui signifie littéralement "ancienne ville". L'on retrouve un peu la même chose, mais cette fois-ci attachée aux personnes. Ainsi, Chieko est une fille de la ville, beaucoup plus matérialiste que sa jumelle qui vit dans la montagne au milieu de la nature. Le fait qu'elles soient jumelles montre un Japon aux deux visages, schizophrène.

L'écriture est très simple, très contemplative (l'on a droit à de longues pages sur la nature, les feuilles et les fleurs), mais l'on a jamais vraiment l'impression que tout décolle, cela manque d'unité et cet assemblage disparate d'éléments divers ne parvient pas, à l'exception des vingt dernières pages, à emporter le lecteur.

vendredi 11 septembre 2009

Love Gun

Après les denses 800 pages de La Terre sous ses Pieds, me voilà devant Le Fusil de Chasse de Yasushi Inoué, 87 pages aérées. Le changement est radical.

Second roman de cet auteur important du paysage littéraire japonais du XXe siècle, d'ailleurs lauréat du prix Akutagawa, écrit en 1949, il nous plonge dans ce qui pourrait être la quintessence de l'amour et de l'adultère. Le roman s'ouvre sur une narration à la première personne où un homme raconte qu'il a envoyé à une revue sur la chasse un poème décriant quelque peu cette pratique. Il s'attend à recevoir une volée de bois vert de la part de lecteurs mais son poème passe inaperçu. Enfin presque. Un jour, il reçoit une lettre d'un dénommé Josuke, qui dit s'être parfaitement reconnu dans le chasseur solitaire décrit dans le poème, et confie qu'il s'agit du premier poème auquel il s'est intéressé de sa vie, et qu'il a trois lettres qu'il s'apprêtait à brûler, mais qu'il pense qu'elles pourraient servir à un poète. Quelques jours plus tard, le narrateur originel reçoit les trois lettres, trois faisceaux d'un amour, décrit de manière très contemplative, avec beaucoup de retenue vite balayée par des sentiments à vif.

Hokusai Katsushika, Le Mont Fuji

Les trois lettres proviennent de trois femmes différentes, trois victimes d'un mensonge adultérin, trois visions d'un même évènement qui change au gré des fantasmes de chaque femme. Trois femmes : la fille de la maîtresse qui vient de se suicider, la femme de Josuke, Midori, et enfin dans une lettre posthume la maîtresse. S'enchainent les très belles scènes, entre la fille qui ne comprend pas, la femme qui se tait pendant treize ans en souffrant et s'érige une forteresse, et la maitresse qui se replie dans son secret du péché. Et une question reste en suspens : jusqu'où aller par amour ?


lundi 10 août 2009

Dites-nous comment survivre à notre folie

La seconde nouvelle du recueil Dites-nous comment survivre à notre folie d'Ôé, éponyme, est parue en et nous conte l'histoire d'un homme, coupé de sa mère, qui ignore comment a vécu son père lors des dernières années précédant la mort, qui attend impatiemment la naissance de son fils. Seulement, à sa naissance, le médecin lui annonce qu'il est atteint d'une malformation, et que l'opération le laissera pour mort, au mieux retardé mentalement.
Il ne faut pas être omniscient pour faire le rapprochement entre l'idée de base de cette nouvelle et la naissance en 1964 de l'enfant de Kenzaburô Ôé dans les mêmes conditions, comme je l'avais déjà évoqué dans mon articles sur ses Notes de Hiroshima.

Au fil du récit, l'homme réussit à tisser un lien de communication entre lui et son fils, mais est-ce cet enfant qui en a vraiment besoin, lui qui ne peut que répéter quelques mots qu'il entend, sans aucune logique ?
Kenzaburô Ôé explore et expose une situation qu'il a du vivre ou imaginer se produire dans sa vie réelle, et en parlant de lui, il parle de manière universelle, dans ce qui touche au rapport à l'autre et à la différence. Seulement, l'approche utilisée par le Prix Nobel de Littérature s'avère un brin tortueuse avec une langue bien moins précise que dans Gibier d'élevage. Il ne s'agit ici plus d'un narrateur enfant, mais les méandres de la psychologie paternelle sont difficiles à suivre. Le choix de ne pas attribuer de nom à ses personnages en dehors de l'enfant (Mori, ce qui en latin signifie "mort" et "idiot") renforce ce flou. Je ne critique pas ce choix, je l'ai moi-même fait pour mon premier écrit, mais dans ce cas, par le jeu de ressemblances entre les protagonistes, le vocabulaire vient à manquer pour désigner chacun des personnages, et le lecteur s'embrouille quelque peu.
En dehors de cela, qui nécessite une grande concentration de lecture et un total dévouement à la nouvelle, celle-ci reste d'un fort enseignement en ce qu'il s'agit des relations humaines et du problème rencontré par les parents d'enfants handicapés et du comportement qu'ils doivent adopter vis-à-vis de cet enfant, de ceux qui les entourent, mais également vis-à-vis d'eux-mêmes.


dimanche 2 août 2009

Endless Rain, Fall on my Heart

L'adaptation de Pluie Noire, de Masuji Ibuse, a été réalisée par Shohei Imamura et est sortie en 1989. Elle a notamment remporté deux prix au Festival de Cannes la même année : le prix spécial et le prix technique. Après avoir lu le roman, voir le film était une étape obligée. Que de difficultés pour trouver un tel film. Trop frileux pour débourser 15 euros pour un film qui pourrait ne pas me plaire, je l'ai cherché dans l'underground du net. Impossible de le trouver en version française, pas de trace de version originale sous-titrée français. C'est finalement en japonais sous-titré espagnol que j'ai pu regarder Pluie Noire.

Le film débute sur la chute de la bombe atomique sur Hiroshima, sans explication, en faisant appel au vécu du spectateur. Pas de gigantesque plan de destruction de la ville avec moults explosions comme on pourrait s'y attendre si l'évènement avait été traité par Michael Bay. Juste une image de la bombe, retenue dans les airs par un parachute, et l'explosion qui projette le personnage principal hors de son train. Il n'est jamais rien montré d'autre que ce qui est nécessaire à l'avancée de Shigematsu et de sa famille dans la Hiroshima dévastée. La tragédie (et le mot est véritablement celui-la lorsque l'on évoque ce film) est filmée en noir et blanc, renforçant l'aspect de justesse qui entoure chaque plan de la catastrophe. Les avancées des rescapés dans les rues ne durent pas longtemps, tout juste une quinzaine ou une vingtaine de minutes sur les deux heures de film, et tout est expédié avant la première heure du film avec un jeu de flashbacks entre 1945 et les années 1950. On retrouve tous les moments forts de la description de l'horreur du livre, jusqu'à un degré assez impressionnant, mais toujours dans le sens où cela sert le récit et n'est pas juste là comme accessoire de voyeurisme, et c'est sur ce point que le film est le plus fidèle en ce qui concerne la catastrophe. En dehors de cela, ce qui est raconté dans le roman n'est pas raconté, et tout le chemin du retour de Shigematsu jusque chez lui après l'explosion, puis ses différentes missions à travers les débris que lui confient son usine ne sont pas mentionnées, pas mises en scène. On y perd clairement, mais rendre une dix jours d'errances dans les ruines d'Hiroshima aurait été difficile et d'un point de vue cinématographique, aurait entrainé de gros problèmes de rythme.

En ce qui concerne la partie post-Hiroshima, elle ne respecte le roman que dans les grandes largeurs et l'on n'y retrouve qu'une poignée de scènes. Le réalisateur introduit de nouveaux personnages et de nouvelles situations, parfois de manière juste, parfois sans réel intérêt, ce qui pousse à se demander pourquoi avoir supprimé certaines scènes du livre. Le traitement de cette partie de la chronologie est juste mais manque de rythme, et tout s'essouffle après la première heure, quand l'ombre de Hiroshima est voilée et la capitulation du Japon annoncée. Les conséquences sur les hibakushas sont bien traitées, mais il n'y a rien de vraiment accrocheur dans tout cela. Le film ne se réveille qu'à un quart d'heure de la fin, quand Hiroshima revient hanter les personnages, et à travers de magnifiques plans, Imamura conclut son film avec beaucoup de dignité, comme il s'est efforcé de le faire tout au long de sa mise en scène du drame de Hiroshima.

mardi 28 juillet 2009

Gibier d'élevage

Le premier article de ce blog fut consacré à une nouvelle de Kenzaburô Ôé, Seventeen. J'y ai évoqué la prix Akutagawa (le plus important prix littéraire japonais) remporté en 1958 par son auteur pour Gibier d'élevage. Présente en première place dans le recueil de nouvelles Dites-nous comment survivre à notre folie (dont je chroniquerai plusieurs nouvelles au fil du temps, je ne peux pas faire un article globale étant donné la masse de choses à dire), je l'ai donc dévorée.

Voici bien une nouvelle qui n'a pas volé son prix. Durant la petite centaine de pages que dure le récit, jamais le rythme ne faiblit, et jamais le lecteur ne peut s'en détacher. Passons rapidement sur l'écriture d'Ôé, fine et ciselée, prenant le parti de l'émerveillement face à la nature et aux choses du fait de la condition du narrateur, simple enfant.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, dans un village japonais de montagne, coupé isolé de "la ville" par la saison des pluies qui en a coupé l'accès, un avion américain s'écrase. Sur les trois passagers, un seul survit et est fait prisonnier. Il s'agit d'un Noir, un "nègre", et il devient l'attraction du village, et surtout des enfants qui le voient comme un animal à domestiquer. La nouvelle est racontée par les yeux d'un enfant, celui qui vit au-dessus de la geôle improvisée du prisonnier et qui doit lui amener à manger matin et soir car aucune femme ne veut s'approcher du "nègre". A la méfiance et à la peur devant cette "bête" succède la confiance, et le prisonnier entre dans l'univers des enfants.

Gibier d'élevage est une véritable parabole sur la différence et sur la vision de ce qu'est l'autre par rapport à soi, mais également ce que l'on est dans les yeux des autres. Le prisonnier est l'animal domestique des enfants, mais les enfants ne sont-ils pas ceux des adultes ?
Un autre aspect marquant à la lecture de cette nouvelle est la barrière du langage, et pourtant la proximité d'éléments universels à l'humanité, qui peuvent rapprocher des êtres, comme un sourire.


samedi 18 juillet 2009

Nothing lasts forever, even cold November Rain

« Au bout du pont gisait un mort, les bras étendus. Le teint avait noirci, mais il semblait parfois respirer, à longues inspirations, et en gonflant les joues. Il paraissait aussi cligner des paupières. N'en croyant pas mes yeux, j'ai posé mon paquet sur la balustrade et me suis timidement approché du cadavre : de sa bouche, de son nez, tombaient des flocons de vers, lesquels, groupés aussi sur les globes des yeux, et y rampant, faisaient comme bouger les paupières.
Je me suis rappelé le vers d'un poème lu, je crois dans une revue, au temps de ma première adolescence :

Ô vers, mes amis !

Et cet autre :

Ciel, fends-toi ! Terre, brûle ! Hommes, mourez, mourez !
Spectacle saisissant ! Ô vision grandiose !

Les exécrables paroles ! "Vers, mes amis !", parole de mouche ! Même les fous manquent donc de mesure ! Le 6 août à huit heures et quart, le ciel s'était vraiment fendu, la terre avait brûlé, les hommes étaient morts.
"Je ne vous le pardonnerai jamais. Où est-il, votre spectacle grandiose ? Sont-ce là vos amis ?" ai-je dit tout haut.
Pour un peu, ma haine de la guerre m'aurait fait jeter mon paquet à la rivière. Victoire, défaite, qu'importe ? Une paix injuste vaut mieux qu'une guerre soi-disant juste. »
— Masuji Ibuse, Pluie Noire, XI.


Dernier roman de ma timide exploration du Genbaku-bungaku, Pluie Noire n'en est pas pour autant la pièce mineure. A vrai dire, il doit s'agir d'un des romans dont j'ai le plus attendu après l'avoir reçu, d'où le fait que je l'ai lu en dernier dans ce cycle. Première chose, tout bête, c'est la couverture de l'édition de poche Folio, qui est admirable, et qui exprime très justement tout ce que représente le post-Hiroshima pour les survivants. Deuxième chose, et non pas des moindres, est le synopsis du roman. Dans les très grandes lignes, cinq années après le pikadon, la jeune Yasuko, qui vit avec son oncle Shigematsu et sa tante, ne se trouve pas de mari car des rumeurs courent selon lesquelles elle souffrirait du mal des atomisés, reçu par le biais de la pluie noire qui s'est abattue sur les habitants d'Hiroshima après l'explosion. Pourtant, elle ne présente aucun signe de la maladie, et Shigematsu veut prouver que sa nièce n'a pas été atteinte, et pour cela, il a recours au journal que la jeune fille tenait à l'été 1945. Sans vouloir dévoiler quoi que ce soit, le journal de Yasuko ne sera pas le seul utilisé par l'auteur, et c'est par de nombreux écrits de personnages que Masuji Ibuse nous fait partager différents points de vue sur la vie des civils japonais à la fin de la guerre et surtout sur ce fameux jour du 6 août 1945, et les suivants qui ont mené à la capitulation du Japon.

Que dire, que dire sur Pluie Noire ? Face à cette page blanche, je me le demande encore tellement il y a de choses à dire, tellement le roman est dense. Le recours romanesque aux journaux et aux notes de différents personnages est un pari osé mais réussi, jamais l'on ne sent que cela a été mis par artifice, c'est réellement au service du récit. Cette double narration met en lumière deux aspects qui ne pouvaient être présents par exemple dans Hiroshima, Fleurs d'été, que sont les conséquences immédiates du pikadon et celles sur le long terme, non pas seulement sur le thème du mal des atomisés, mais également sur la société japonaise d'après-guerre qui oublie Hiroshima et Nagasaki et semble hostile envers ces rescapés qui rappellent ostensiblement un passé qu'ils voudraient oublier. De plus, le recours aux journaux laisse une forme d'authenticité, agrémentée par quelques notes postérieures. La diversité des points de vue est une force, mais aussi une nécessité pour embrasser d'un seul coup la multitude de situations, de réactions face au 6 août 1945 : la jeune fille qui était hors de la ville et qui y revient, le médecin militaire proche de l'épicentre, la femme de celui-ci qui le recherche dans les ruines, l'oncle à une distance raisonnable de l'épicentre qui lutte pour apporter la subsistance à sa famille...
Du côté de l'écriture, c'est également très varié. Du point de vue de Shigematsu dans le temps du récit, on retient une inquiétude et une forme de culpabilité, tout en restant dans un contemplatif très japonais. En revanche, et cela renforce une fois encore la réalité du récit, chaque extrait de journal possède un style qui lui est propre, et l'on suit cette imbrication de destins sans jamais se lasser, Ibuse distillant savamment des temps de pause dans les récits, en sachant préserver le suspens, mais également son lecteur afin de ne pas tout de suite lui donner toutes les clés, faisant de Pluie Noire un régal à lire, et un terreau fertile pour penser, s'interroger sur la guerre, l'arme atomique, la disparition, le deuil, la culpabilité et le devoir.


« Si j'ai tout noté, jusqu'à la magie du moxa chez les infirmières, qui est un détail réel et vrai, et si j'ai donné les statistiques de la mortalité de ceux qui avaient parcouru les ruines du sinistre, c'est que je n'ai plus à me taire sur la terreur de la bombe atomique : la demande en mariage de ma nièce Yasuko, qui allait se précisant rapidement, a été brusquement annulée par le prétendant Aono. De plus, Yasuko a commencé à présenter les symptômes de la maladie atomique. Tout est fini ! Il ne m'est plus possible de me taire, à présent que je n'en ai plus besoin. Il semble que Yasuko ait annoncé au jeune homme par une lettre éplorée l'apparition des symptômes, mais est-ce l'amour ou le désespoir qui l'a poussée à cet aveu ?
Sa vue baisse de plus en plus, et elle a des bourdonnements d'oreille : lorsqu'elle me l'a avoué pour la première fois dans le petit salon, j'ai vu ce dernier disparaître, et surgir dans un ciel d'azur un grand nuage-méduse. Je l'ai vu distinctement. »
— Masuji Ibuse, Pluie Noire, XV.


lundi 22 juin 2009

Hiroshima, son amour

Kenzaburô Ôé est la grande figure littéraire de la seconde moitié du XXe siècle au Japon. Prix nobel en 1994, il jouit d'une forte notoriété et d'une grande estime de ses travaux. Le premier article de ce blog a d'ailleurs été consacré à l'une de ses nouvelles, Seventeen. Je reviendrai plus en profondeur sur ses romans dans un autre article, car j'ai fait l'acquisition de certains d'entre eux.

Notes de Hiroshima n'est pas un roman, mais un essai rédigé par le jeune Kenzaburô Ôé entre l'été 1963 et la fin 1965. Découpé en sept chapitres (et un prologue), Ôé expose ses réflexions à un instant donné sur un visage d'Hiroshima. Ôé écrit dans la préface pour la nouvelle édition anglaise du livre que la première semaine où il a été à Hiroshima a totalement changé sa vie, alors même que jamais il n'aurait pu croire à ce concept d'une semaine qui pourrait tout changer. A cet instant, Ôé se sentait dans l'impasse au niveau littéraire et sur le plan plus personnel, son fils venait de naître, malformé, et le choix s'imposait à lui de le laisser mourir ou de le faire opérer, pour qu'il vive en gardant un lourd handicap. D'une certaine manière, d'après Ôé lui-même dans cette préface, ce livre ou encore lors de son discours à Stockholm de 1994, c'est Hiroshima qui l'a sauvé.

Le cénotaphe de Hiroshima

A l'origine venu couvrir la neuvième Conférence mondiale contre les armes nucléaires, Ôé va se détourner de cette mission pour plonger dans la vraie Hiroshima, comme il se plait à l'écrire. L'on se perd un peu au début dans les jeux politiques qui se déroulent à cette Conférence, mais cela est vite gommé pour laisser place aux réflexions et aux histoires des témoins, pris entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire", que sont des vieillards, des femmes défigurées, et des médecins courageux qui soignent le Mal depuis le 6 août 1945 sans jamais s'arrêter, dans une lutte contre une force qui les dépasse, mais seules digues face au syndrome des atomisés. Dans ce courage quotidien, Ôé découvre la "dignité". Ce mot, en japonais, n'est que peu employé, et Ôé ne le connait que par son étude de la littérature française. Le sens plein de ce mot japonais, igen, Kenzaburô Ôé le retrouve pleinement dans la vie des vrais d'Hiroshima. Ainsi, dans l'ultime paragraphe du Chapitre IV, intitulé De la dignité humaine, Ôé écrit ceci :
"Je n'ai jamais réussi à rédiger un devoir correct sur le thème : "Comment faire pour me donner une dignité ?" mais je crois qu'à présent j'ai découvert au moins le moyen de me préserver de l'humiliation ou de la honte : tâcher de ne jamais perdre de vue la dignité des gens de Hiroshima."

La dignité n'est pas la seule notion abordée dans ce traité humaniste, et il suffit pour cela de lire les titres des chapitres : De la dignité humaine, donc, mais aussi Hiroshima la moraliste, Ceux qui ne capitulent jamais ou encore Un être authentique. Ôé retrouve dans Hiroshima tout ce qui fait l'humanité, et le communique avec une force incroyable en posant les questions justes, sans pour autant y répondre, car c'est à chacun de donner sa meilleure réponse.
A moins d'adopter l'attitude de celui qui ne veut rien voir, rien dire et rien entendre, qui d'entre nous pourra donc en finir avec cette part de Hiroshima que nous portons en nous-mêmes ?


jeudi 18 juin 2009

Hiroshima, fleurs d'été

Le 6 août 1945, à 8h16 tombe sur Hiroshima la première bombe atomique. Trois jours plus tard, une seconde est larguée sur Nagasaki, le 9 août 1945 à 11h02. Le 15 août, le Japon capitule. Certains diront que ces bombardements étaient nécessaires pour mettre un terme rapide à la guerre, que cela a évité des pertes bien supérieures si la guerre s'était prolongée. Certes.
On dit également que c'était pour damer le pion aux soviétiques, qui entrent en guerre contre le Japon le 8 août et ainsi éviter une propagation du communisme. Certes.
Hiroshima : sur 310 000 personnes, entre 90 000 et 140 000 personnes seraient mortes.
Nagasaki : sur 250 000 personnes, entre 60 000 et 80 000 personnes seraient mortes.
Et des malades.
Eisenhower, dans ses mémoires, dira que "MacArhur pensait que le bombardement était complètement inutile d'un point de vue militaire".
Qu'ajouter ?

Comment percevoir ce qu'ont vécu les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki ? Comment imaginer le traumatisme de toute la société japonaise ? Au début censurée par l'occupation américaine, une littérature de la bombe atomique est née, la Genbaku-bungaku, qui s'attache à décrire le spectacle de la dévastation.
C'est cette littérature que j'ai décidé d'explorer, et j'ai voulu commencer par un des piliers, considéré parfois comme le livre le plus abouti. Il s'agit d'Hiroshima, Fleurs d'Eté, de Tamiki Hara ; recueil de trois nouvelles qui couvre successivement l'avant, le pendant et l'après.
Pour parler de Tamiki Hara, je m'en remet à l'une des traductrices, Rose-Marie Makino-Fayolle, qui écrit dans l'Avant-propos : "Né en 1905 à Hiroshima, Tamiki Hara s'impose rapidement comme un écrivain et poète brillant, engagé politiquement. Au début de l'année 1945, brisé par le récent décès de sa femme, il revient dans sa ville natale et s'y trouve encore le 6 août, au moment où explose la bombe. Survivant traumatisé, Tamiki Hara continue d'écrire sans relâche, mais il se jette en 1951 sous un train de banlieue, dans un dernier cri de protestation contre la folie des hommes."
Trois nouvelles, donc : Prélude à la destruction, Fleurs d'été et Ruines. Dans ces trois nouvelles, les deux dernières sont à la première personne, et seule la première est narrée à la troisième, avec des prénoms différents de ceux de l'auteur, mais les similitudes avec les personnages des nouvelles suivantes pousse à penser qu'il s'agit d'un ensemble racontant la même histoire, celle de Tamiki Hara.

La première nouvelle nous conte donc ce qui se passe à l'été 1945 pour une famille d'Hiroshima. Plus la nouvelle avance, et plus la tension est palpable. Le Japon est de plus acculé sur ce front du Pacifique par les Etats-Unis et les ordres d'évacuation se font de plus en plus nombreux. Le Japon se prépare à défendre chèrement sa peau dans l'un de ses derniers bastions. Les privations marquent les esprits, la vie est rude. L'atmosphère se délite donc au fur et à mesure, les premiers bombardements pleuvent sur Hiroshima, puis approche août, et toujours des alertes, mais plus de bombardement. Le lecteur sait. La bombe A approche, jour après jour. Le narrateur aussi le sait, et apparaissent alors des parenthèses, procédé qu'il n'avait pas utilisé lors des cinquants pages précédentes. Elles s'attardent sur le sort de personnages dont c'est la dernière apparition dans la nouvelle. Ces parenthèses sont cliniques, et lorsqu'il s'agit du jeune neveu, ce ne peut qu'être terrible. Finalement, la nouvelle s'arrête sur une dernière phrase, "Il restait une quarantaine d'heures avant que la bombe atomique ne fût lâchée sur la ville."

Fleurs d'été s'attache elle à raconter la destruction d'Hiroshima. Cette destruction, justement, est vite racontée. L'explosion de la bombe ne prend pas beaucoup de temps. Pourquoi ? Car tout cela s'est passé très vite, et le narrateur ne sait pas qu'il s'agit d'un nouveau type de bombe qui est ici largué. Une sourde explosion, la destruction, ses yeux qui saignent. En une page, le lecteur sait ce qui s'est passé, et le reste de la nouvelle traite de l'immédiate réaction à l'explosion atomique. La ville est détruite et les familles éparpillées. Chacun fuit pour échapper à l'incendie qui ravage Hiroshima. Le narrateur est un "chanceux" il n'a pas de blessure grave, il peut s'occuper de ceux qui l'entourent, du mieux qu'il peut, en cherchant des gens qu'il connait, qu'il finit d'ailleurs par retrouver. Personne ne se doute de ce qui s'est passé. Les gens s'en foutent, en réalité. Ils souffrent, hommes, femmes, enfants. Les médecins font leur possible pour sauver le plus de personnes possible, mais les pertes sont considérables. Un homme cherche sa fille qui se rendait à l'école. Il fouille les restes de cette école, retourne les cadavres calcinés, cherche dans la rue, sur le chemin, pour finalement revenir à l'école, chercher sans fin un corps désintégré. L'écriture de Tamiki Hara est clinique, juste et ciselée, alors que l'on pourrait facilement sombrer dans le pathos et le larmoyant, ici c'est un ressenti immédiat face à l'incompréhension et l'ignorance d'un homme qui cherche un sens à sa vie après cela. En une trentaine de pages, il donne une leçon de ce qu'il a vécu à Hiroshima, son expérience personnelle. Ce n'est pas étonnant si cette nouvelle est considérée comme une référence littéraire au Japon, tant elle est juste.

Cette incompréhension de la catastrophe se retrouve bien évidemment dans Ruines, se passant quelques jours et semaines après l'atomisation d'Hiroshima. Un certain nombre de survivants meurent inexplicablement, lorsque des piqûres sont réalisées, les entailles s'infectent jusqu'à la mort, les enfants perdent leurs cheveux et blêmissent jusqu'au gris, les hommes ne se remettent pas de leur état d'extrême faiblesse. La maladie des atomisés tuent à petit feu les hibakusha (ceux qui ont été exposés aux radiations atomiques des explosions d'Hiroshima et Nagasaki), qui ignorent tout de ce qui se passe, et de ce qui s'est passé. Ruines, ce n'est pas que cela, c'est également la recherche éperdue de ceux qui se sont "volatilisés" dans l'explosion : cadavres calcinés ou désintégrés, tout le monde cherche quelqu'un à Hiroshima, et c'est sur cela que se clot la nouvelle et le recueil, avec l'exemple de M. Moki, à Shanghai lors de l'explosion qui ne retrouve à son retour ni femme, ni enfant, ni rien. Je ne peux m'empêcher de copier le dernier paragraphe de l'ouvrage :

"Et lorsqu'il montait dans le tramway où se côtoyaient toutes sortes de gens, M. Maki voyait également des passagers lui faire un signe de tête, de part et d'autre. Quand lui-même répondait sans bien réfléchir par un signe de tête, il arrivait qu'on lui dise par exemple : "Mais vous n'êtes pas M. Yamada !", car on l'avait pris pour un autre. Alors qu'il venait de raconter cette anecdote à un interlocuteur, M. Maki comprit qu'il n'était pas le seul à se faire saluer par un inconnu. En effet, il y avait continuellement à Hiroshima quelqu'un qui recherchait, maintenant encore, une personne."

dimanche 24 mai 2009

Bleu presque transparent

Je continue ma plongée dans le monde de Ryû Murakami, après les Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort et Love & Pop, deux œuvres de la seconde partie de la bibliographie de l'auteur, post 90's.
Je me suis cette fois-ci aux early years, et même au premier roman de Murakami : Bleu presque transparent, avec lequel il s'est fait connaître en remportant en 1976 le prix Akutagawa, à 24 ans, et vendu à un million d'exemplaires en à peine six mois.

Que nous conte donc Murakami dans ce livre ? En une succession de courts, voir très courts chapitres, il expose des tranches de vie d'un groupe d'adolescents paumés, entre baises, partouzes, drogue et alcool.
Au niveau du style, on sent déjà toute la maturité de l'écriture de Murakami, il a bien gagné avec le temps une pratique de la tournure et de la construction plus fine, mais toute la force des mots est déjà là, les descriptions malsaines et les métaphores cinglantes.
Les orgies de ces adolescents (ils n'ont même pas vingt ans) répugnent et fascinent, sortes d'éclairs fanatiques dans l'ennui quotidien qui ronge ces êtres, qui ne veulent pas s'accrocher à une société nouvelle, pleine de mythes et d'américanismes, qui les laisse de côté, et dont tout ce qu'ils retiennent est de tuer ou d'être tuer par l'autre, bien loin de l'innocence de l'enfance.
De temps en temps, le rêve cristallise les espoirs, et du noir complet, l'adolescent s'approche du sublime dans son intérieur, du noir, il mène au bleu presque transparent.


vendredi 17 avril 2009

Supplice

Me voilà de retour en Nipponie avec la lecture de deux nouvelles de Yukio Mishima, Ken et Martyre, issues du recueil Pèlerinage aux Trois Montagnes, ici regroupées en un seul petit volume à 2€, chez Folio. Ken a été rédigée en 1963 et Martyre en 1964.

Je dois admettre que je ne connaissais rien de Yukio Mishima avant de lire le recueil, j'ai été attiré par le petit prix, un peu le thème des nouvelles, mais également par la possibilité de découvrir un nouvel auteur. La seule chose que l'on m'ait dite lorsque l'on m'a vu lire le recueil, c'est que Mishima s'était suicidé en public, en 1970, d'un magnifique seppuku. Je ne vais donc pas en dire plus sur lui, vu que j'en savais encore moins lors de la lecture (aujourd'hui, cela a changé, et je ne peux que vous encourager à lire sa fiche sur Wikipedia, même si cela ne reste que Wikipedia).

Commençons par Ken. Cette nouvelle raconte l'histoire de jeunes étudiants membre d'un club universitaire de kendô, entre le chef Jirô, fort et parfait, le première année Mibu, en adoration devant le premier, et Kagawa, celui qui respecte le chef mais aspirerait à mieux. Autant le dire tout de suite, je me suis profondément ennuyé. L'écriture est très poétique, contemplative, mais cela étire sur la longueur un récit qui n'en a pas vraiment besoin, vu le peu d'évènements qui s'y produisent. Par-ci par-là traînent quelques métaphores poétiques vraiment belles, pleines de sens, mais qui n'arrivent pas à tirer vers le haut une histoire simple, voir simpliste. L'on pourra me dire que tout se trouve dans le non-dit entre ces personnages qui ne savent identifier leurs attirances, mais là encore, il n'y a aucune surprise, depuis les premières lignes la suite de l'histoire est tracée, et ne parlons pas de la chûte, qui arrive comme un cheveu sur la soupe après pourtant quatre-vingt pages d'un long développement. Je suis ressorti de cette lecture vraiment déçu.

Martyre, quant à elle, ne fait qu'une trentaine de pages, un peu moins ; et sa qualité n'a rien à voir avec la précédente nouvelle. Martyre est vraiment un récit que je ne qualifierai pas de prodigieux, mais qui m'a plus qu'agréablement surpris après la purge Ken. J'ai vraiment aimé cette nouvelle, peut-être que le thème m'a un peu plus interpellé que l'histoire de jeunes kendoka, car mettant en scène des adolescents dans un internat dans un jeu de persécution entre le caïd Hatakeyama et le souffre-douleur Watari, qui est pourtant plein de ressources. L'ambiguïté déjà présente dans Ken est ici clairement explicitée, peut-être un peu trop. Le compromis entre les deux nouvelles aurait été parfait, à mon avis. Au niveau de l'écriture, la contemplation laisse un peu la place à l'action et aux sentiments, l'écriture est beaucoup plus ciselée et pourrait-on dire façonnée pour que rien n'apparaisse superflu. La chûte parait un peu brute, rapide, mais entrant dans la forme de logique des deux adolescents et amenant le lecteur à reparcourir rapidement la nouvelle pour tenter d'apporter lui-même son explication à cette fin.

Ce petit recueil de deux nouvelles me laisse donc un goût amer apès vraiment un très long Ken, alors que Martyre, courte et percutante, est vraiment bonne. Alors, Mishima, qu'es-tu ? L'auteur de Ken ou celui de Martyre ? Probablement l'homme des deux, ce qui me poussera à lire autre chose de cet auteur, chose qui n'était pas gagnée après la première nouvelle...


samedi 28 mars 2009

Rabu & Poppu

Il y a de cela une semaine, je vous parlais de Love & Pop, de Murakami. En me renseignant sur l'effet que pouvait avoir eu le livre au Japon, j'ai découvert qu'une adaptation cinématographique avait été faite, en 1998. C'est l'oeuvre d'Hideaki Anno, que certains connaissent comme étant le papa de Neon Genesis Evangelion. En ayant juste lu ça, un homme qui travaille sur une série animé mettant en scène des robots géants contrôlés par des femmes avec d'énormes poitrines (je caricature à dessin), ça donne un peu peur pour l'adaptation d'un roman sur la prostitution étudiante. Et puis quand on voit l'affiche, franchement, ça laisse augurer du pire : "Schoolgirls by day... Call girls by night", avec une photo des quatres lycéennes en maillot de bain. Cela serait une affiche pour un porno que cela ne surprendrait personne.



Que nenni, finalement, l'adaptation est réussie. Hideaki Anno, qui avait déjà surpris son monde lors des ultimes épisodes de Neon Genesis Evangelion en y expliquant de manière imagée et philosophique comment il a guéri de son trouble de la personnalité borderline. Il s'agit pour Love & Pop d'un live-action (ou cinéma réalité) : tout est filmé à la caméra DV, avec des fois un rendu très sale, très flou, proche d'un film de vacances. Le montage est nerveux, les cadrages parfois approximatifs pour suivre les quatre amies ou juste Hiromi. D'ailleurs, du côté des actrices, et surtout d'Hiromi, c'est du bon. Quelques changements par rapport au roman, des petits détails sont encore plus malsains que chez Murakami (châpeau, parce que pour réussir ça, il faut se lever tôt...). Le rendu d'ensemble est étrange, avec un aspect de cinéma-vérité choc, c'est très cru, il n'y a pas d'artifice, de longs plans larges, non, c'est pris sur le vif, sans soucis d'esthétisme (bien que cela en soit en réalité un, mais bref, passons).
Et qu'en est-il du rendu de l'atmosphère qu'a mis Murakami dans son roman ? Cela passe agréablement bien, on sent vraiment un respect de l'oeuvre originelle, avec la présence des messages vocaux, des chansons, des conversations en fond sonore (mais ne comprenant pas le japonais et les bruits de fond n'ayant pas été sous-titré, je ne peux dire si ce sont celles du roman). Aller, seul petit bémol : dans un video club, Hiromi lit dans le roman les titres sur les jaquettes pendant une ou deux pages, avec souvent des répétitions. Cela est rendu tel quel dans le film, et cela passe mal. Mais c'est vraiment les seules vingt secondes, sur une heure cinquante, où on se demande ce que ça fout là.

Il s'agit donc d'une très bonne adaptation. Un très bon film ? Je n'en sais rien, je ne l'ai vu que comme l'adaptation du livre de Murakami. Si je dois donner un verdict, oui, il s'agit d'un très bon film, choquant, cru, montrant la vérité de manière encore plus frappante que chez Murakami, avec un média différent qui possède ses propres moyens de véhiculer son message et ses idées. Enfin, cela reste du "cinéma d'auteur" japonais, donc cela peut ennuyer pas mal de monde, j'en convient.

Pour Love & Pop, Hideaki Anno reçut le Prix du Meilleur Jeune Réalisateur au Festival du Film de Yokohama ; et une polémique fut lancée au Japon sur la prostitution des jeunes filles qui, je pense, n'a pas vraiment abouti quand on voit encore le nombre d'idols et l'intérêt toujours vif pour toutes les filles à peine formées et en uniforme au sein de la gente masculine japonaise. Mais cela a eu le mérite de mettre le sujet sur la table.


vendredi 27 mars 2009

Seven Days

Mes quelques lecteurs vont finir par croire que je ne m'intéresse qu'à la littérature japonaise, car ce billet a pour sujet la saga de Koji Suzuki, Ring. Je m'étais promis de ne pas faire plusieurs billets à la suite sur des livres venant de Nipponie, mais c'est raté.

J'ai découvert Ring avec le film éponyme d'Hideo Nakata, que j'avais acheté dans un très beau coffret DVD en forme de cassette vidéo comprenant Ring, Ring 2 et Ring 0. Je m'étais d'ailleurs fait enflé de dix euros à la FNAC, mais je n'avais pas osé protester. J'étais jeune et timide, à l'époque. Bref, Ring, magnifique, il fait peur, tout ça. Ring 2 n'a lui rien à voir avec les livres de Koji Suzuki, et Ring 0 n'est que l'adaptation de l'une de ses nouvelles. A noter évidemment les remakes américains, dirigés respectivement par Gore Verbinski et Hideo Nakata, Le Cercle et Le Cercle 2, qui ne valent que pour la sublime Naomi Watts. Il y a également eu deux téléfilms, reprenant cette fois la chronologie des romans. Ces romans, je les ai découvert par hasard à la FNAC, à côté des romans Star Wars, du côté de l'éditeur Fleuve Noir.

Paru en 1991, Ring (Ringu) est le grand succès de Koji Suzuki (il est vrai bien aidé par la sortie du film en 1998). Roman horrifique, thriller fantastique, Ring nous conte l'histoire de Kazuyuki Asakawa, un reporter, qui décide d'enquêter sur la mort mystérieuse d'une dizaines d'adolescents, dont sa nièce. Il est amené à visionner une mystérieuse vidéocassette, qui l'avertit qu'il mourra une semaine plus tard. La condition pour ne pas mourir est malheureusement effacée. Asakawa a sept jours pour trouver comment résoudre ce mystère, ou mourir.
Double Hélice (Rasen, 1995) est centré sur Mitsuo Ando, un médecin obnubilé par la mort de son fils et qui trouve dans l'estomac d'un de ses amis d'enfance dont il doit faire l'autopsie un papier sur lequel est inscrit "Ring"...
Quant à La Boucle (Rupu, 1998), il met également en avant un protagoniste du milieu médical, l'étudiant Kaoru Futami, qui doit faire face à une épidémie d'un nouveau genre de cancer qui attaque aussi bien les humains que les animaux et les plantes. Déterminer à trouver un remède pour sauver son père, Kaoru s'intéresse au projet "La Boucle"...
Enfin, Ring Zero (1999) est composé de trois nouvelles : Un parfum de citron, Un cercueil ouvert sur le ciel et Naissance.

Ring se suffit à lui-même, largement. S'il ne faut en lire qu'un, c'est celui-là : il est une histoire entière au suspens haletant, où le lecteur est entraîné dans cette enquête à rebours, où le septième jour sera celui du verdict. Qu'est-ce que cette cassette ? Comment éviter de mourir ? Une intrigue très bien construite, un style fluide et sans fioriture, Koji Suzuki se contente du minimum pour laisser l'imaginaire du lecteur construire sa propre mythologie.
Si vous voulez vous lancer dans le reste du cycle, il faut faire attention car l'univers de Ring est démonté dans chacun des romans, tout est expliqué, décortiqué. La part de mystère disparait mais, au moins pour Double Hélice, apparait un gigantesque jeu sadique orchestré par cette mystérieuse force qui a créé cette cassette vidéo. Double Hélice est vraiment mon préféré, car on reste littéralement pantois devant les trésors d'ingéniosité de l'auteur. Je pense que la ligne jaune est franchie avec La Boucle, qui possède, je trouve, un scénario aberrant. Attention, le livre est bon, mais l'histoire est tellement à côté de ce que j'avais aimé dans Ring que mon avis est mitigé. Un bon roman, mais sûrement pas la meilleure conclusion pour ce cycle.
Enfin, le recueil de nouvelles est passable, s'évertuant à raconter les origines du mal.
Parfois, il ne faudrait pas tout expliquer et garder le mystère intact.

A noter également un manga basé sur Ring, que j'avais feuilleté et qui ne m'avait guère inspiré, repoussé que j'ai été par les dessins.

vendredi 20 mars 2009

Sucking to hard on your lollipop

Comme je l'ai dit plus tôt, j'ai été au Salon du Livre et j'ai craqué pour Love & Pop, de Ryû Murakami, dont j'avais déjà parlé dans mon article sur ses Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort.

Je ne comptais pas lire ce livre tout de suite, le gardant pour plus tard le temps de changer un peu d'auteurs, mais dans le train pour revenir de Paris, je n'ai eu que lui sous la main, je l'ai donc commencé, et depuis terminé.
Alors, que raconte Love & Pop ? Tout simplement la journée d'une lycéenne qui, pour pouvoir acheter une bague montée d'une topaze impériale, va accepter des rendez-vous arrangés pour se la payer. Vu que c'est Murakami qui écrit, on se doute bien que cela va mal tourner.
La narration vue du côté d'Hiromi (archétype de la lycéenne normale, peu sûre d'elle et loin d'être idiote, à ne pas mettre dans le même panier que les lycéennes faisant de la prostitution organisée leur métier) et entrecoupée de paroles de chansons, de messages sur des répondeurs, de conversations de fond, un peu, comme le décrit lui-même Murakami dans sa post-face à la manière d'un tableau d'Andy Warhol.
L'histoire est prenante, le rythme soutenu et les contradictions de la douce Hiromi sont très bien rendues, ce qui en fait un récit vraiment haletant et profond ; mais, car il y a un mais, ce patchwork de bruits de fond, de narration extérieures, de captations sonores n'est pas totalement au point. L'intention est plus que louable d'autant que cela est d'une extrême difficulté (je le sais, pour avoir essayer de réaliser la même chose il y a de cela quelques années), mais la réalisation nous laisse mi-figue mi-raisin. Certains passages sont excellemment bons, comme les messages des hommes et des jeunes filles laissés sur les répondeurs du service de rendez-vous arrangés, qui relèvent vraiment d'une virtuosité incroyable ; seulement, le roman est déjà court, et ces passages annexes ont parfois l'air d'être du remplissage tellement ils n'apportent parfois rien dans certains cas, ou sont trop longs.

Love & Pop est en résumé plus une expérience littéraire, un essai d'écriture, qu'un roman en tant que tel. Cependant, la partie romancée couplée à ces expériences donne un résultat plus que satisfaisant pour le lecteur, immergé dans l'univers Love & Pop des lycéennes japonaises, pour obtenir ce qu'elles veulent.

lundi 23 février 2009

Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort

Ecstasy, Melancholia et Thanatos. Tels sont les trois livres composant cette trilogie intitulée par son auteur, Ryû Murakami, Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort.
Et cela fait deux jours que j'essaye d'écrire un article sur cette trilogie. Pour preuve que celle-ci me trouble. Il m'est impossible de la classer, d'en retirer quelque chose de net que je pourrai affirmer péremptoirement.

Peut-être commencer par présenter Ryû Murakami, à ne pas confondre avec Haruki Murakami, un autre auteur japonais. Né en 1952, Murakami est surtout connu pour ses premières oeuvres, dont Les Bébés de la Consigne Automatique, parue en 1980. Son univers est sombre, sans espoir, et présente un Japon en décadence ou l'individu est totalement prisonnier, ne trouvant son échappatoire (si cela en est une) dans la drogue et le sexe. A noter que le film de Takashi Miike, Audition, dont je suis un fervent admirateur se révèle être une adaptation d'une nouvelle de Murakami. Comme quoi, tout se recoupe... D'ailleurs, Murakami a écrit plusieurs scénarios, et réalisé un film : Tokyo Decadence.

Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort, donc. Cette trilogie est donc placée dans la deuxième partie de la bibliographie de l'auteur, Ecstasy a été écrit en 1993, Mélancholia en 1996 et Thanatos en 2001. Même si l'auteur peut avoir eu une vision globale dès le début de l'écriture, celle-ci n'a pas été réalisée en continue, d'où la totale déconnexion entre les trois récits, reprenant pourtant les mêmes bases. Chaque narrateur est différent, mais l'histoire fait intervenir les trois mêmes protagonistes : Keiko, Reiko et Yazaki, au centre d'une relation sado-masochiste et ambigüe. Globalement, chaque livre est le monologue de l'un des personnages : Ecstasy de Keiko, Mélancholia de Yazaki et Thanatos de Reiko. Chacun hypnotise le narrateur à sa manière, qui se retrouve pris au piège d'une fascination qu'il ne peut pas comprendre face à ces personnes extra-ordinaires. Keiko est une maîtresse sadique, Yazaki un riche producteur de comédies musicales tout à coup devenu SDF et Reiko une actrice dévouée à l'humiliation. Chacun a trouvé dans cette relation à trois (beaucoup d'autres filles ont partagé leurs folles nuits aux quatre coins du monde, et leur histoire nous est d'ailleurs contée avec force et dédain) un équilibre pour parvenir à une sorte de plénitude, en jouissant de la drogue et des plaisirs du sado-masochisme. Seulement, cette sorte de bonheur corporel, basé sur les prises de drogue et la pratique sexuelle toujours poussée plus loin n'est que factice et montre ses limites, séparant les trois protagonistes lorsque des sentiments se libèrent. S'il s'agit de sentiments, car Murakami reste flou, c'est au lecteur de faire un travail sur lui-même pour comprendre ces trois personnages.

L'écriture de Murakami est un régal, un bonheur. Il décrit les scènes de manière si imagée que parfois la nausée peut survenir, car il ne mâche pas ses mots. Ce n'est pas propret : il présente de face le sado-masochisme et son lot d'humiliation, de sperme, de merde, ainsi que la mort et les effets de la drogue. La colère survient devant le traitement que peuvent réserver Yazaki et Keiko à une nouvelle fille, la poussant au suicide. Pourtant, les trois personnages sont diablement humains et leur coque qui apparait solide comme un roc se fend de plus en plus, la lecture progressant dans les trois tomes.
Mais il ne faut pas se tromper, la lecture est difficile, tout est sombre et noir (un peu moins pour Thanatos, cependant, qui apparait comme une sorte de rédemption, dont je ne peux pas parler sous peine de dévoiler certaines clés), et Murakami ne peut pas se résoudre à se faire de happy end. Ni de fin, à vrai dire. Comme s'il n'arrivait pas à conclure, laissant le lecteur devant le fait : l'écriture s'arrête, les pages suivantes sont blanches et pourtant, l'histoire n'est pas terminée. On se doute du déroulement des évènements, à vrai dire, on sait, mais nous ne sommes pas surs, il est impossible de se réfugier dans le carcan rassurant du "c'est écrit, donc il va se passer cela", non, c'est impossible. Les monologues font travailler l'esprit du lecture après avoir refermé le livre. "Non, ce n'est pas possible, il ne peut pas faire ça." "Qui te dit qu'il le fera, est-ce écrit ?" C'est déroutant, gênant. L'impression de savoir sans savoir.

Ecstasy débute par une question, qu'un SDF pose au narrateur : "Et toi, tu sais pourquoi Van Gogh s'est taillé une oreille ?". Par là, Murakami explore la finitude des choses et l'accomplissement d'un art et sur la frustration devant l'apogée d'un talent, d'un travail, d'une passion. Construire la perfection puis la détruire, car rien de comparable ne pourra être construit, et cela est impossible à avouer.

Pour terminer cet article brouillon (comme mon esprit l'est après la lecture de cette oeuvre), je ne peux que conseiller cette trilogie de Murakami mais, vraiment, il faut être bien accroché et préparé. Je ne le répèterai pas : c'est noir et sale, et cela peut perturber, dégoûter et donner envie de jeter le livre.



samedi 21 février 2009

Estampes et frigidaires

Il n'y a pas longtemps, j'ai été faire un tour à la FNAC, et j'ai vu bien exposé une sorte de stand, avec un joli éventail, consacré à l'éditeur Picquier, spécialisé dans la littérature asiatique (avec de biens jolies couvertures, un papier de bonne qualité, il faudrait juste qu'ils se mettent d'accord un jour sur qui de l'auteur ou du titre apparaitra en gras sur la tranche du livre). Pour deux livres Picquier achetés, on avait soit une estampe, soit une boîte remplie de magnets pour faire des haïkus. Je me suis acheté les deux tomes qui me manquaient de la trilogie de Ryû Murakami, Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort (je vous en parle bientôt), et la dame de la FNAC m'a remis l'estampe et la boîte de magnets. Quel veinard.

Bon, je ne sais pas si je suis personnellement insensible à l'art japonais de l'estampe, mais je trouve celle-ci affreuse, représentant un escargot qui a bavé. Par contre, la boîte de magnets, elle, elle est intéressante. Enfin, un peu. Elle doit contenir facilement trois ou quatre cents magnets de petite tailles, blancs, avec juste marqué un mot en Times New Roman. D'accord, ils se sont pas foulés, mais ça permet de s'initier aux haikus. Ou de balancer les mots sur le frigo et voir lesquels restent accrochés, et celui qui en a le plus gagne. Mais on va retenir la première proposition.

Alors, qu'est-ce qu'un haïku ?
Déjà, c'est très compliqué. Rapidement, c'est un poème japonais de 17 mores sous la forme 5/7/5, censé exprimer la quintessence des choses, la plupart du temps en rapport avec la saison. Ok, ça vous aidera pas à faire des haïkus, mais ceci-dit, une boîte de magnets non plus.
Si jamais vous voulez parfaire votre connaissance sur ces petits poèmes, car je n'arrive pas à m'exprimer, et que de toute façon des experts le feront mieux que moi vu que c'est très pointilleux, je vous conseille de vous rendre sur HaikuNet.

Pour l'exemple, voici quelques traductions d'haïkus que j'aime bien (bien que je doute que les poètes de l'époque utilisaient des magnets, hein).

Le jour sur les fleurs
Décline et sombre déjà
L'ombre des cèdres
(Matsuo Bashô)

Pousses de bambou
Qu'au temps de mon enfance
M'amusais à dessiner
(Matsuo Bashô)

Affalé au sol
Le cerf-volant
Etait sans âme
(Kubonta)

Et le meilleur :

Si tu es tendre pour eux
Les jeunes moineaux
Te feront dessus
(Kobayashi Issa)


vendredi 20 février 2009

Pleuvent les bombes sur Kobé

L'un des récits les plus durs que j'ai pu lire, et également l'un des plus poignants, est sans conteste une nouvelle d'Akiyuki Nosaka, La Tombe des Lucioles. Chacun remarquera qu'il s'agit de l'oeuvre à la base du film d'animation réalisé en 1988 par les Studios Ghibli, Le Tombeau des Lucioles. Cependant, là où le film se veut poétique, la nouvelle, elle, n'a que faire de la poésie dans cette putain de Seconde Guerre Mondiale, qui prend les corps et brise les vies.

Cette nouvelle, c'est l'horreur.

Présenter l'auteur n'aurait que peu d'intérêt, il est juste bon de noter que c'est un récit à moitié auto-biographique, étant confié très tôt à une famille d'adoption par son père lors de la guerre, après la mort de sa mère à sa naissance.
Sommairement, la nouvelle raconte le destin d'un grand frère et de sa petite soeur dans le quotidien de la guerre, fait de privations, de bombardements et de morts.
Si jamais vous décidez de la lire, je ne vous réserve aucune surprise : la nouvelle s'ouvre sur la mort du grand frère, dans une gare. Ce qui choque, c'est le style percutant de Nosaka. Il réussit à nous retranscrire parfaitement le dégoût de l'humain et la détresse du garçon. Il est là, abandonné, des gens passent autour, maugréant sur son sort ("Quelle honte, laisser traîner ça dans la gare alors que les Américains peuvent arriver d'une minute à l'autre"), luttant contre la soif, la faim, tenant une petite boîte contre lui.

Je me répète, mais le texte est dur, très dur. Le point de vue des deux enfants, abandonnés, est atroce. Ils prennent les tragédies comme elles viennent, et l'on voit l'horreur par leurs yeux. Ce sont des enfants, ils sont encore innocents, et certaines de leurs réflexions font sourire, avant d'en avoir les larmes aux yeux car le lecteur, lui, connait la réalité. Si je devais résumer cette nouvelle en une expression, ce serait "la défaite de l'innocence face à la guerre".

Au sujet de l'écriture de Nosaka, qui peut mieux en parler que le traducteur de la nouvelle, Patrick de Vos ? Il écrit, je cite, que Nosaka possède "un style inimitable - le traducteur a presque envie de dire intraduisible - que l'on reconnaît d'abord à son brassage de toutes sortes de voix, de langues, la plus vulgaire comme la plus classique, où se déverse par coulées enchaînées les unes aux autres le flot ininterrompu des images". Des images, c'est exactement cela. La force des images qui matraquent le lecteur.
Et qui font pleurer, et cela je n'ai pas peur de le dire. Même si depuis le début, on se doute, on sait, on connait le fin mot de l'histoire car il parait inéluctable, mais l'espoir perdure toujours, une lumière, une luciole, le ravive toujours.
Jusque la fin.
Jusqu'à ce qu'on pleure.

A noter la présence dans mon édition d'une seconde nouvelle, moins marquante mais qui vaut tout de même le coup, Les Algues d'Amérique.

Et pour finir, tout de même, la bande-annonce de l'adaptation de la nouvelle par les studios Ghibli.




lundi 16 février 2009

On n'est pas sérieux quand on a 17 ans.

Ce n'est pas du poème de Rimbaud que je vais ici parler, même s'il y en aurait des choses à dire, à raconter sur le sens des vers du poète, ou bien encore de l'interprétation qu'en a fait Léo Ferré.

Non, je vais parler ici d'une nouvelle de Kenzaburô Ôé, Seventeen, présent dans le recueil Le faste des morts, du nom de la principale nouvelle. Peut-être déjà replacer le personnage, et le contexte, car je pense que peu de personnes ici savent qui est Kenzaburô Ôé. Impossible de vous blâmer, je ne le connaissais pas non plus avant de tomber dessus par hasard au rayon Littérature Asiatique de la FNAC. Je pensais alors m'ouvrir à la littérature étrangère, et j'ai été conquis par la quatrième de couverture de ce tout petit livre d'à peine 200 pages. Kenzaburô Ôé, donc.
Sachez que ce monsieur, né en 1935, est Prix Nobel de Littérature 1994 (d'accord, pour ce que ça vaut réellement, ça ne veut pas dire grand chose, mais passons...), mais surtout, il marque un style d'écriture assez différent dans la littérature japonaise, par une prose tourmentée, saisissant tous les espaces du réel pour laisser place à la réflexion et à la torture du narrateur (ce qui me plait tant également chez Ryu Murakami), ce je, qui dans Seventeen va se transformer en s'affirmant, mais j'y reviendrai plus loin. Je ne suis pas un expert en littérature japonaise, je tâtonne un peu au hasard des librairies pour trouver ce qui pourrait me plaire, et ce n'est pas une surprise si Le faste des morts n'est pas le chef-d'oeuvre de la carrière d'Ôé. C'est juste ce qui a le plus attiré mon attention. Pour le côté factuel, je peux vous citer les oeuvres les plus connues de cet auteur... En vrac : Le jeu du siècle (1967), Déluge étendu jusque ma mort (1973), Le jeu contemporrain (1979), Les Femmes qui écoutent l'arbre de la pluie (1982), Lettres des années de nostalgie (1989).

Le faste des morts prend place avant le succès rencontré par l'auteur pour Le jeu du siècle en 1967. Ainsi, la nouvelle éponyme du recueil date de 1957, paru sous le titre original de Shisha no Ogori (d'accord, ça fait un peu "regardez, je sais écrire en japonais !", mais bon...), alors qu'Ôé n'a que 22 ans (bravo les matheux !). Il reçoit d'ailleurs le prix Akutagawa l'année suivante, qui est la plus haute distinction littéraire japonaise récompensant des nouvelles ou de courts romans, pour Shiiku, Gibier d'élevage dans la langue de Molière.
Arrêtons un peu cette digression et revenons au faste des morts. La seconde nouvelle du recueil s'intitule Le ramier (Hato) et date de 1958. Seventeen, quant à elle, est plus vieille, car écrite en 1961. On peut noter, sinon une évolution significative entre les trois nouvelles, au moins un sentiment de rupture partielle entre les deux premières et la dernière nouvelle. Le tout reste bien sur homogène, sinon il n'y aurait aucune raison de les rassembler en un seul et même recueil. Mais cela n'est pas mon sujet.

En effet, seule Seventeen m'intéresse ici. Vous rappellez vous comment vous étiez à dix-sept ans ? Certains ne devront pas fouiller très loin dans leur mémoire, et d'autres si, mais ce dont je me rappelle très bien, c'est qu'à cet âge là, j'étais très influençable. C'est un peu l'histoire du je de cette nouvelle.
Le Japon, en 1961, est encore marqué par la Seconde Guerre Mondiale, traumatisme immense pour toute la population. Les Américains occupent encore le territoire avec des bases militaires et la tension liée à la Guerre Froide est palpable, du fait de la présence de la Russie soviétique, de la Corée du Nord et de la République Populaire de Chine dans les environs. En résumé s'affrontent les conservateurs de droite et les socialistes de gauche.
Là-dedans, le je, lui, vient d'avoir dix-sept ans. Il vit dans l'indifférence générale au sein de sa famille, se veut de gauche pour faire "comme les copains". Seulement, des copains, le je n'en a pas beaucoup. Seul, il se sent comme un raté dans la structure scolaire japonaise et a le sentiment d'être en permanence humilié, penchant accentué par son fort péché onaniste qui lui fait sans cesse se poser des questions. Le je est à la recherche de la force, d'un autre soi pour s'affirmer. Et, malheureusement (ou heureusement pour le je ?), il le trouvera en rejoignant un parti d'extrême-droite.
D'ailleurs, en mai et juin 1960, d'énormes manifestations s'opposent au traité de sécurité américano-japonais, et en octobre de la même année, le leader du parti socialiste, Inejiro Asanuma, est assassiné par un militant d'extrême-droite de dix-sept ans. Impossible de ne pas voir une quelconque analogie, d'autant plus qu'Ôé l'assume parfaitement. La nouvelle possède une suite, Un jeune militant meurt, racontant justement comment le je de Seventeen assassine le leader socialiste. Cependant, cela a valu à Ôé de très vives réactions de l'extrême-droite, avec au menu harcèlement et menaces de mort, et il a ensuite refusé de publier les deux nouvelles en un seul volume. Il justifie également cela par le fait que pour lui, Seventeen se justifie intrinsèquement et n'a pas besoin d'Un jeune militant meurt pour exister.

Et comment lui donner tort ? La plongée du je apparait comme si réelle, si palpable dans Seventeen que cela en est presque insoutenable. Bien que le discours extrêmiste soit parodié, toutes les mécaniques de l'embrigadement sont exposées, le je étant une cible facile, qui veut prendre sa revanche sur le monde qui l'entoure. On ne sait pas quoi ressentir pendant la lecture : doit-on plaindre le je ou le conspuer de se faire embrigader si facilement ? Peut-on réellement critiquer une personne qui trouve son équilibre dans ce genre de mouvement, c'est n'est-ce pas la société qui l'a poussé à l'adopter ? Vaste débat, qui mérite un traitement bien meilleur et par quelqu'un de bien plus compétent que moi, je ne peux qu'ouvrir des pistes, pas les explorer.

Mais ce qui apparait encore plus horrifiant dans cette nouvelle, c'est que bien que les procédés de diffusion et de persuasion de ce message soient connus depuis des lustres, cette histoire reste pourtant toujours d'actualité, et d'autres je, bien réels, eux, vivent la même histoire.