dimanche 16 août 2009

It's gonna be legend... - wait for it... - dary

Lorsque j'étais encore enfant, je devais avoir entre 6 et 8 ans, j'ai vu, sur le canapé avec mon père, sur Canal +, un très vieux film en noir et blanc qui m'avait traumatisé, ou marqué. Un homme, seul dans sa maison, faisait face chaque nuit à des hordes de vampires qui l'appelaient par son nom, tandis que le jour, il s'affairait pour survivre en tuant les vampires qui sommeillaient et en se réapprovisionnant en vivres. Ce qui a du me choquer à l'époque, c'était cette vision apocalyptique et surtout ce confinement du héros, dans sa maison alors que, chose horrible, des vampires l'appellent au dehors. Plus de dix ans ont passés depuis, je me souviens encore de ce film, mais impossible de trouver le titre de ce que je pense être un simple nanar de série B qui n'a laissé de trace que pour quelques amateurs de vieux cinéma horrifique.

Un midi, j'étais à table et mon père avait mis dans le lecteur DVD la galette de Je suis une légende, avec Will Smith. Je savais qu'il avait été tiré d'un roman, et, après le repas, je me lève en laissant en plan le début du film pour me renseigner sur ce livre de Richard Matheson. Sur la fiche Wikipedia du livre, on en apprend un peu sur le synopsis du livre (très différent de celui du film sus-cité). Bon sang, mais c'est l'histoire de mon film oublié, ça ! Pourtant, je suis certain que le héros n'était pas Charlton Heston, ce n'est donc pas Le Survivant. Après une petite vérification, mon film est la première adaptation du roman, sortie en 1964, avec Vincent Price (grand acteur de cinéma de genre, également connu pour être la voix ténébreuse du Thriller de Michael Jackson), Last Man on Earth. Je commande donc le livre, et je ne manquerai pas de vous parler de cette première adaptation dans un autre article si jamais je réussi à le trouver.

Avant de commencer ma chronique sur ce livre paru en 1954, j'aimerai juste décerner à l'édition que je possède la palme de la couverture de livre la plus idiote et la moins réussie de tous les temps. Pourquoi répéter deux fois Je suis une Légende ? C'est grotesque. Deuxième point, c'est quoi cette manie d'illustrer un livre par l'affiche d'un film qui s'en veut l'adaptation alors qu'en réalité, il n'y a pas grand chose de vraiment commun au film. New-York, c'est le nom new-age d'Ingleston, la ville du roman ? Je sais bien que c'est fait pour vendre en profitant de la sortie du film au cinéma ou en DVD, mais bordel c'est moche, et quand je vois le livre, j'ai envie de le jeter par la fenêtre. Heureusement que le contenu s'avère aussi bon que la couverture est mauvaise.

Roman d'anticipation écrit en 1954, Je suis une légende nous conte l'histoire de Robert Neville, dernier homme vivant d'Ingleston qui n'ait pas été contaminé par le vampirisme. Il tente de résister en se barricadant la nuit, et en s'affairant la journée à consolider ses défenses, à s'approvisionner en nourriture et à détruire les vampires aux alentours de chez lui. Solitude, nostalgie, questions existentielles. Pourquoi continuer de vivre alors que l'on est seul au monde ? Après alcoolisme et dépression, Robert Neville va tenter de s'attaquer aux causes de cette maladie en se lancant dans de grandes recherches.
Le mythe du vampirisme est ici attaqué de deux fronts. Tout d'abord, par l'angle classique des clichés habituels des vampires, ainsi l'on retrouve une scène analogue à une autre de Dracula. D'un autre côté, les clichés sont passés à la moulinette scientifique et tout devient rationnel par les yeux de Robert Neville qui nous explique pourquoi les pieux tuent les vampires et non les balles, etc... De plus, tout cela s'accompagne par une réflexion, toutefois sommaire et avec beaucoup de lieux communs, sur la solitude et la différence.

L'histoire est très intéressante et même si la langue de Richard Matheson n'a rien d'exceptionnel et utilise toujours les mêmes ressorts, l'on se laisse facilement porter par cette histoire du dernier homme au monde qui démonte à lui-seul le vampire et son mythe.


jeudi 13 août 2009

Hiroshima sans gêne

J'avais dit que j'en avais fini avec Hiroshima. Je le pensais moi aussi. J'avais même sorti un roman de Richard Matheson, Je suis une légende, mais la bombe atomique m'a rattrapé. Innocemment, je suis allé à la médiathèque avec ma copine et je me suis retrouvé par pur hasard au rayon des mangas, et vraiment par hasard, mon œil s'est attardé sur les dix tomes de Gen d'Hiroshima, de Keiji Nakazama. Survivant d'Hiroshima,où il perd son frère cadet et sa mère, il a commencé à raconter son histoire dans différentes séries mais c'est avec Gen d'Hiroshima qu'il rencontre un succès d'estime et commercial.

Je n'ai pour le moment lu que le premier tome (le deuxième étant emprunté), mais si la série de dix volumes tient cette qualité jusqu'au bout, Gen d'Hiroshima a tout pour être l'une des plus grandes séries de manga que je connaisse (je n'en connais pas beaucoup, d'accord, cela aide un petit peu). Le dessin est assez simple et rond, chaleureux et bien que les personnages souffrent, l'auteur n'hésite pas à nous faire sourire par la posture des personnages et leurs expressions. Sans trop m'avancer, je pense qu'il s'agit ici d'une sorte de retranscription affective de ce qu'il a pu vivre ou connaître à cette période auprès d'êtres chers, d'où ce dessin heureux.

Le premier tome ne s'intéresse pas tellement à la bombe atomique. Il s'agit du fil conducteur au cours de cette histoire qui débute au début de l'année 1945 pour aller jusqu'aux premières heures du 6 août 1945, et nous en avons quelques pages d'explications ainsi que de l'état de la guerre, mais il s'agit plus d'une remise en contexte qu'autre chose. Ce tome-ci s'attache donc à la vie en temps de guerre dans le Japon impérial, et l'embrigadement militaire des corps et des pensées est on ne peut mieux décrite. Si j'ai souvent parlé du désastre humanitaire qu'est la bombe atomique lancée par les États-Unis, je n'en oublie pas pour autant les atrocités commises par le Japon impérial. Keiji Nakazama nous raconte la vie d'une famille dont le père est un pacifiste avoué, qui se met de ce fait la population à dos et voit sa famille se faire humiliée pour cela. Dit comme cela, on peut penser que l'histoire est classique et qu'il s'agit de déjà vu. Eh bien pas du tout, car les personnages sont variés et hauts en couleurs et ont des réactions différentes devant l'armée, l'humiliation, la persécution, la famine qui tiraille le peuple japonais, la guerre, la maladie, etc... Le père fier de ses valeurs, la mère aimante et dévouée, l'aîné qui veut préserver l'honneur de sa famille, l'autre fils Gen toujours prêt à se battre, le cadet Shinji qui ne pense qu'à manger, etc... On suit pendant presque un tome les tribulations de cette famille qui a tout pour être malheureuse mais qui survit tant bien que mal en parvenant à nous faire sourire. Enfin ça, c'était jusqu'au 6 août 1945 à 8h15.

La bombe explose et durant les dix dernières pages du tome, le lecteur a droit aux quelques dizaines de minutes suivant la catastrophe. Le rire cède presque la place aux larmes tellement l'émotion est poignante et sans en dévoiler de trop, les dilemmes auxquels doit faire face Gen sont poignants, et Nakazama donne des visages à ceux que Gen doit abandonner, ces traits ronds et chaleureux qui caractérisent son dessin, il leur donne les traits de la vie alors qu'ils sont condamnés à mourir dans les flammes de l'incendie d'Hiroshima.


lundi 10 août 2009

Dites-nous comment survivre à notre folie

La seconde nouvelle du recueil Dites-nous comment survivre à notre folie d'Ôé, éponyme, est parue en et nous conte l'histoire d'un homme, coupé de sa mère, qui ignore comment a vécu son père lors des dernières années précédant la mort, qui attend impatiemment la naissance de son fils. Seulement, à sa naissance, le médecin lui annonce qu'il est atteint d'une malformation, et que l'opération le laissera pour mort, au mieux retardé mentalement.
Il ne faut pas être omniscient pour faire le rapprochement entre l'idée de base de cette nouvelle et la naissance en 1964 de l'enfant de Kenzaburô Ôé dans les mêmes conditions, comme je l'avais déjà évoqué dans mon articles sur ses Notes de Hiroshima.

Au fil du récit, l'homme réussit à tisser un lien de communication entre lui et son fils, mais est-ce cet enfant qui en a vraiment besoin, lui qui ne peut que répéter quelques mots qu'il entend, sans aucune logique ?
Kenzaburô Ôé explore et expose une situation qu'il a du vivre ou imaginer se produire dans sa vie réelle, et en parlant de lui, il parle de manière universelle, dans ce qui touche au rapport à l'autre et à la différence. Seulement, l'approche utilisée par le Prix Nobel de Littérature s'avère un brin tortueuse avec une langue bien moins précise que dans Gibier d'élevage. Il ne s'agit ici plus d'un narrateur enfant, mais les méandres de la psychologie paternelle sont difficiles à suivre. Le choix de ne pas attribuer de nom à ses personnages en dehors de l'enfant (Mori, ce qui en latin signifie "mort" et "idiot") renforce ce flou. Je ne critique pas ce choix, je l'ai moi-même fait pour mon premier écrit, mais dans ce cas, par le jeu de ressemblances entre les protagonistes, le vocabulaire vient à manquer pour désigner chacun des personnages, et le lecteur s'embrouille quelque peu.
En dehors de cela, qui nécessite une grande concentration de lecture et un total dévouement à la nouvelle, celle-ci reste d'un fort enseignement en ce qu'il s'agit des relations humaines et du problème rencontré par les parents d'enfants handicapés et du comportement qu'ils doivent adopter vis-à-vis de cet enfant, de ceux qui les entourent, mais également vis-à-vis d'eux-mêmes.


dimanche 9 août 2009

Digression atomique

En matière de presse, je suis généralement avare en compliments. Et lorsqu'il s'agit du Monde (ou plutôt de ce qu'il en reste), je suis même plutôt très virulent. Il faut dire que se contenter de reprendre les dépêches AFP, répéter la communication gouvernementale sans chercher à faire des articles de fond (en gros, faire leur devoir de journaliste), ou bien encore citer comme sources pour certains articles Wikipedia (!?), ça n'aide pas à l'indulgence.

L'anniversaire d'Hiroshima est passé presque inaperçu, un petit encart dans Le Monde et Libé, douze secondes au 20 heures de TF1. 9 août, je ne m'attends rien pour Nagasaki.
Erreur ! Le Monde nous a concocté un joli petit visuel interactif comme ils l'appellent sur Nagasaki. Bon, tout ce qui est factuel est très succinct et à l'intérêt très limité. Ce qui est intéressant, en fait, ce sont les témoignages de survivants, qui font écho aux grands thèmes développés dans la littérature de la bombe atomique dont j'ai chroniqué certains ouvrages récemment. Évidemment, les témoignages sont charcutés, montés n'importe comment, mais cela fait toujours un certain effet de voir un hibakusha parler de son expérience. Même si cela n'a pas grand chose à voir avec les livres, je pense que je me devais de mettre un lien vers ces témoignages après avoir parlé un long moment de la bombe atomique.

Le visuel interactif du Monde, c'est par ici.

lundi 3 août 2009

Robespierre, c'est ma tournée !

« Evariste Gamelin devait entrer en fonction le 14 septembre, lors de la réorganisation du Tribunal, divisé désormais en quatre sections, avec quinze jurés pour chacune. Les prisons regorgeaient ; l'accusateur public travaillait dix-huit heures par jour. Aux défaites des armées, aux révoltes des provinces, aux conspirations, aux complots, aux trahisons, la Convention opposait la terreur. Les dieux avaient soif. »
— Anatole France, Les Dieux ont Soif, IX.

La première fois que j'ai entendu parler d'Anatole France, ce fut par le biais d'un cours de français au collège, lorsque nous étudiions le Germinal de Zola, et pour présenter l'homme de l'Affaire Dreyfus, la professeur avait dit que son style réaliste ne plaisait pas à tout le monde à l'époque, citant une critique de la Terre, d'Anatole France, donc, je cite : "Que M. Emile Zola ait eu jadis, je ne dis pas un grand talent, mais un gros talent, il se peut qu'il en reste encore quelques lambeaux, cela est croyable, mais j'avoue que j'ai toutes les peines du monde à en convenir. Son oeuvre est mauvaise et il est de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés." Et la dame d'ajouter ironiquement : "Mais regardez aujourd'hui, qui se souvient encore d'Anatole France ?" Grâce à vous, moi. J'ai eu envie de savoir ce qu'avait écrit ce vilain monsieur, qui, au passage, s'est réconcilié avec Zola lors de l'Affaire Dreyfus, a terminé comme l'un de ses plus proches amis, allant jusqu'à prononcer sur sa tombe un éloge funèbre. C'est ainsi que j'ai ouvert Les Dieux ont Soif.


Appel des dernières victimes de la terreur à la prison Saint Lazare à Paris les 7-9 Thermidor de l'an II, Charles-Louis MULLER (1815-1892)


« Citoyen, vous êtes investi d'une magistrature auguste et redoutable. Je vous félicite de prêter les lumières de votre conscience à un tribunal plus sûr et moins faillible peut-être que tout autre, parce qu'il recherche le bien et le mal, non point en eux-mêmes et dans leur essence, mais seulement par rapport à des intérêts tangibles et à des sentiments manifestes. Vous aurez à vous prononcer entre la haine et l'amour, ce qui se fait spontanément, non entre la vérité et l'erreur, dont le discernement est impossible au faible esprit des hommes. Jugeant d'après les mouvements de vos coeurs, vous ne risquerez pas de vous tromper, puisque le verdict sera bon pourvu qu'il contente les passions qui sont votre loi sacrée. Mais, c'est égal, si j'étais de votre président, je ferai comme Bridoie, je m'en rapporterais au sort des dés. En matière de justice, c'est encore le plus sûr. »
— Anatole France, Les Dieux ont Soif, VIII.

Les Dieux ont Soif est un roman assez méconnu qui pourtant retrace d'une manière spectaculairement juste l'une des périodes les plus tumultueuses de l'Histoire de France, la Terreur pendant la Révolution Française. Pour ceux qui n'entendent rien à cette période ou qui, comme moi, n'ont que des connaissances rudimentaires, l'édition Folio que je possède est agrémentée d'une multitude de notes qui rendent les choses plus simples pour le lecteur, mais il ne faut pas s'attendre à comprendre toutes les subtilités de la vie sous la Terreur sans quelques petites recherches à côté.

L'histoire que nous conte Anatole France est celle d'Evariste Gamelin, peintre raté, profondément patriote et révolutionnaire, jacobin, qui devient juré au tribunal révolutionnaire. Ce jeune personnage, qui marque par sa candeur et son innocence initiales, n'est pas le seul, et c'est une véritable fresque à laquelle nous avons affaire. L'on retrouve un peu tous les clichés de cette période : le clerc, la demoiselle enamourée, la fille de joie, l'aristocrate conspirationniste, le philosophe, etc... mais en aucun cas cela n'apparait vraiment dérangeant au fil de la lecture. Les scènes se succèdent, s'imbriquent dans un grand ensemble tragique que partagent ces quelques individus avec l'ensemble de la société française.

De l'idéalisme au fanatisme, voilà ce qui résumerait le mieux le chemin parcouru par Evariste Gamelin. Fou de Marat, fou de Robespierre, Gamelin suit la nouvelle religion d'Etat, la jacobine, qui remplace le christianisme. La société doit être purifiée de ses traîtres, et même si le travail est ingrat, il faut que la sainte guillotine fonctionne pour que la Révolution s'accomplisse et que les principes des Droits de l'Homme triomphent. En vient le moment où la Convention ne décide plus avec les hommes mais pour les hommes, imposant ce qu'il faut être et ce à quoi il faut tendre. La machine est lancée, l'arrêter sera difficile. Ce qui frappe, c'est que les personnages sont convaincus de la justesse de leur combat jusqu'au bout, et que même se sachant haïs, détestés par une population versatile, invoque le sens du sacrifice pour une société meilleure. Ainsi, dans un extrait, Gamelin explique que les gamins pourront vivre heureux dans le futur, grâce à ce qu'il accomplit, mais qu'à son nom, ils le maudiront pour tout ce qu'il a fait.

Cette versatilité de la population, de haïr ce que l'on a aimé sans jamais se souvenir, en omettant sciemment de s'en remémorer, tient également une place importante dans le roman. Cela m'a même parfois vraiment inspiré un dégoût profond pour certains personnages, ou pour la foule, la tendance s'amorçant vers la moitié du roman pour atteindre son paroxysme dans les dernières lignes, qui sont difficilement tenables sans faire une moue de dédain devant son livre. Cela rejoint en certains points les manipulations et les intrigues de La Ferme des Animaux de George Orwell, et comme le roman de l'auteur de 1984, Les Dieux ont Soif possède des côtés diablement contemporains qui font parfois peur.

Malgré une facette difficilement accessible, que l'on peut relativiser par la précision de l'édition de poche, ce roman s'adresse à une large cible car on y trouve une multitude de choses. Une fresque humaine, une œuvre politique, philosophique, ou simplement une excellente distraction au rythme des guillotines, Les Dieux ont Soif possède plusieurs visages, que je n'ai pu qu'effleurer superficiellement.

Le matin du 10 Thermidor an II, Lucien-Etienne MELINGUE (1841-1889)


« L'esprit d'Evariste, naturellement inquiet et scrupuleux, s'emplissait, aux leçons des Jacobins et au spectacle de la vie, de soupçons et d'alarmes. A la nuit, en suivant, pour se rendre chez Elodie, les rues mal éclairées, il croyait, par chaque soupirail, apercevoir dans la cave la planche aux faux assignats ; au fond de la boutique vide du boulanger ou de l'épicier il devinait des magasins regorgeant de vivres accaparés ; à travers les vitres étincelantes des traiteurs, il lui semblait entendre les propos des agioteurs qui préparaient la ruine du pays en vidant des bouteilles de vin de Beaune ou de Chablis ; dans les ruelles infectes, il apercevait les filles de joie prêtes à fouler aux pieds la cocarde nationale aux applaudissements de la jeunesse élégante ; il voyait partout des conspirateurs et des traîtres. Et il songeait : « République ! contre tant d'ennemis secrets ou déclatés, tu n'as qu'un secours. Sainte guillotine, sauve la patrie !... »
Elodie l'attendait dans sa petite chambre bleue, au-dessus de l'Amour peintre. Pour l'avertir qu'il pouvait entrer, elle mettait sur le rebord de la fenêtre son petit arrosoir vert, près du pot d'oeillets. Maintenant il lui faisait horreur, il lui apparaissait comme un monstre : elle avait peur de lui et elle l'adorait. Toute la nuit, pressés éperdument l'un contre l'autre, l'amant sanguinaire et la voluptueuse fille se donnaient en silence des baisers furieux. »
— Anatole France, Les Dieux ont Soif, XIII.

dimanche 2 août 2009

Endless Rain, Fall on my Heart

L'adaptation de Pluie Noire, de Masuji Ibuse, a été réalisée par Shohei Imamura et est sortie en 1989. Elle a notamment remporté deux prix au Festival de Cannes la même année : le prix spécial et le prix technique. Après avoir lu le roman, voir le film était une étape obligée. Que de difficultés pour trouver un tel film. Trop frileux pour débourser 15 euros pour un film qui pourrait ne pas me plaire, je l'ai cherché dans l'underground du net. Impossible de le trouver en version française, pas de trace de version originale sous-titrée français. C'est finalement en japonais sous-titré espagnol que j'ai pu regarder Pluie Noire.

Le film débute sur la chute de la bombe atomique sur Hiroshima, sans explication, en faisant appel au vécu du spectateur. Pas de gigantesque plan de destruction de la ville avec moults explosions comme on pourrait s'y attendre si l'évènement avait été traité par Michael Bay. Juste une image de la bombe, retenue dans les airs par un parachute, et l'explosion qui projette le personnage principal hors de son train. Il n'est jamais rien montré d'autre que ce qui est nécessaire à l'avancée de Shigematsu et de sa famille dans la Hiroshima dévastée. La tragédie (et le mot est véritablement celui-la lorsque l'on évoque ce film) est filmée en noir et blanc, renforçant l'aspect de justesse qui entoure chaque plan de la catastrophe. Les avancées des rescapés dans les rues ne durent pas longtemps, tout juste une quinzaine ou une vingtaine de minutes sur les deux heures de film, et tout est expédié avant la première heure du film avec un jeu de flashbacks entre 1945 et les années 1950. On retrouve tous les moments forts de la description de l'horreur du livre, jusqu'à un degré assez impressionnant, mais toujours dans le sens où cela sert le récit et n'est pas juste là comme accessoire de voyeurisme, et c'est sur ce point que le film est le plus fidèle en ce qui concerne la catastrophe. En dehors de cela, ce qui est raconté dans le roman n'est pas raconté, et tout le chemin du retour de Shigematsu jusque chez lui après l'explosion, puis ses différentes missions à travers les débris que lui confient son usine ne sont pas mentionnées, pas mises en scène. On y perd clairement, mais rendre une dix jours d'errances dans les ruines d'Hiroshima aurait été difficile et d'un point de vue cinématographique, aurait entrainé de gros problèmes de rythme.

En ce qui concerne la partie post-Hiroshima, elle ne respecte le roman que dans les grandes largeurs et l'on n'y retrouve qu'une poignée de scènes. Le réalisateur introduit de nouveaux personnages et de nouvelles situations, parfois de manière juste, parfois sans réel intérêt, ce qui pousse à se demander pourquoi avoir supprimé certaines scènes du livre. Le traitement de cette partie de la chronologie est juste mais manque de rythme, et tout s'essouffle après la première heure, quand l'ombre de Hiroshima est voilée et la capitulation du Japon annoncée. Les conséquences sur les hibakushas sont bien traitées, mais il n'y a rien de vraiment accrocheur dans tout cela. Le film ne se réveille qu'à un quart d'heure de la fin, quand Hiroshima revient hanter les personnages, et à travers de magnifiques plans, Imamura conclut son film avec beaucoup de dignité, comme il s'est efforcé de le faire tout au long de sa mise en scène du drame de Hiroshima.

mardi 28 juillet 2009

Gibier d'élevage

Le premier article de ce blog fut consacré à une nouvelle de Kenzaburô Ôé, Seventeen. J'y ai évoqué la prix Akutagawa (le plus important prix littéraire japonais) remporté en 1958 par son auteur pour Gibier d'élevage. Présente en première place dans le recueil de nouvelles Dites-nous comment survivre à notre folie (dont je chroniquerai plusieurs nouvelles au fil du temps, je ne peux pas faire un article globale étant donné la masse de choses à dire), je l'ai donc dévorée.

Voici bien une nouvelle qui n'a pas volé son prix. Durant la petite centaine de pages que dure le récit, jamais le rythme ne faiblit, et jamais le lecteur ne peut s'en détacher. Passons rapidement sur l'écriture d'Ôé, fine et ciselée, prenant le parti de l'émerveillement face à la nature et aux choses du fait de la condition du narrateur, simple enfant.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, dans un village japonais de montagne, coupé isolé de "la ville" par la saison des pluies qui en a coupé l'accès, un avion américain s'écrase. Sur les trois passagers, un seul survit et est fait prisonnier. Il s'agit d'un Noir, un "nègre", et il devient l'attraction du village, et surtout des enfants qui le voient comme un animal à domestiquer. La nouvelle est racontée par les yeux d'un enfant, celui qui vit au-dessus de la geôle improvisée du prisonnier et qui doit lui amener à manger matin et soir car aucune femme ne veut s'approcher du "nègre". A la méfiance et à la peur devant cette "bête" succède la confiance, et le prisonnier entre dans l'univers des enfants.

Gibier d'élevage est une véritable parabole sur la différence et sur la vision de ce qu'est l'autre par rapport à soi, mais également ce que l'on est dans les yeux des autres. Le prisonnier est l'animal domestique des enfants, mais les enfants ne sont-ils pas ceux des adultes ?
Un autre aspect marquant à la lecture de cette nouvelle est la barrière du langage, et pourtant la proximité d'éléments universels à l'humanité, qui peuvent rapprocher des êtres, comme un sourire.


jeudi 23 juillet 2009

Tu n'as rien vu à Hiroshima

La fin (pour le moment) de ma découverte du Genbaku-Bungaku ne marque pas pour autant la fin de mon voyage littéraire à Hiroshima. Non, celui-ci s'achève avec un livre d'Edita Morris, journaliste et romancière suédoise, Les Fleurs d'Hiroshima, paru en 1961, afin de voir un autre regard sur la catastrophe que celui des Japonais.

Après lecture, mon avis est assez mitigé sur ce très court roman (120 pages environ). Cela respire grandement la naïveté, avec des personnages lisses sans vraiment d'aspérités : Yuka est une femme qui aime son mari irradié plus que tout, Ohatsu est une adolescente bercée par l'amour, Sam l'Américain est un doux rêveur, Fumio le malade est un véritable battant, et au contraire, la marieuse est perfide et cela se ressent dans son physique. Ce manichéisme si simpliste est je trouve un peu déplacé lorsque l'on traite d'un sujet comme celui de la bombe atomique. Ce thème n'est pas proprement japonais, il est mondial, universel, et les Nippons seuls ne sont pas les plus aptes à le traiter, c'est évident, mais tant de bien pensance dans un aussi court roman m'a mis mal à l'aise.
J'ai dit plus haut être pourtant mitigé, ce qui veut dire que j'ai tout de même trouvé de bons côtés à ce livre, car il en a. Le message qu'il véhicule, No More Hiroshima, parvient à frapper avec puissance le lecteur malgré son côté convenu, phénomène que l'on pourrait attribuer non pas à ce que Morris a écrit mais aux évènements qui sont en toile de fond. L'écriture est elle aussi simple, la romancière ne pouvant se détourner de sa formation journalistique. C'est simple, mais c'est efficace, comme l'on peut le voir dans le passage suivant, quand Yuko se précipite à l'hôpital où a été transporté son mari après une faiblesse.

« Oh ! il y a des années que je n'ai pas couru ainsi. Je vole littéralement dans notre rue sans lumière et je traverse le terrain vague où chaque matin j'amène mes vieilles amies, Nakano-san et Tamura-san. Le vent a défait mes cheveux qui me balayent le visage et m'aveuglent. Je poursuis ma course, à bout de souffle, trébuchant à chaque pas, courant toujours...
... Et, brusquement, j'ai l'impression de ne plus être seule, que partout, autour de moi, il y a des gens qui courent, qui courent... Ah oui, ce sont les fantômes. Il y a quinze ans, je courais ainsi dans les rues au milieu de la foule éperdue, et pendant quinze ans, ils ont continué à courir dans ma tête. Cette nuit, ils me poursuivent avec leurs visages carbonisés, avec les lambeaux de chair arrachés de leurs épaules. Je les reconnais. Ce sont eux que je vois dans mon cauchemar. Cette fille au visage rongé par les flammes, cet homme qui porte sa femme morte sur le dos, ils couraient avec moi ce jour-là. Ici, c'est un groupe d'écoliers, écroulés les uns sur les autres, tous morts. Là, c'est un chien, les pattes prises dans l'asphalte fondu. C'est ce qui nous attend tous si nous ne courons pas assez vite. Vite, vite, ou nous serons rôtis vivants. Il faut aussi que je retrouve maman. Loin devant moi, j'aperçois la ligne noire du fleuve et des ombres qui plongent dans ses eaux. Comme des torches vivantes, les cheveux en flammes, les femmes s'élancent du rivage en grappes serrées. Est-ce que maman est parmi elles ? Où est maman, où est-elle ? »
— Edita Morris, Les Fleurs d'Hiroshima, 15.

En somme, je pense que Les Fleurs d'Hiroshima peut être une bonne porte d'entrée au monde d'Hiroshima, tout en douceur, sans trop de violence morale ou physique. Dans cet univers atomique aseptisé où même la douleur et la mort ne semblent pas insurmontables, l'on touche du bout du doigt ce qu'est être un "vrai d'Hiroshima", pour reprendre l'expression de Kenzaburô Ôé dans ses Notes de Hiroshima mais l'on y touche tout de même, et l'on peut se rendre compte de l'effet positif que peut avoir ce genre de livre non pas dans le roman lui-même, mais dans ce qu'il suscite, et parmi les critiques que j'ai pu lire ici et là des Fleurs d'Hiroshima, les plus dithyrambiques étaient celles d'adolescents qui ont du lire ce livre en classe, et qui ont été marqué par le mal d'Hiroshima. Comme quoi, on peut ne pas être un grand livre mais faire un bien fou à ses lecteurs en entrouvrant une porte, pas beaucoup, mais juste assez pour que l'odeur de ces fleurs d'Hiroshima interpellent le lecteur. Et c'est déjà énorme.

Quelques semaines après l'explosion de la bombe, l'herbe et des fleurs ont commencé à repousser, redonnant espoir aux habitants de la ville dévastée quand les rumeurs en parlaient comme d'une terre qui ne pourrait plus être habitée pendant 75 ans.


samedi 18 juillet 2009

Nothing lasts forever, even cold November Rain

« Au bout du pont gisait un mort, les bras étendus. Le teint avait noirci, mais il semblait parfois respirer, à longues inspirations, et en gonflant les joues. Il paraissait aussi cligner des paupières. N'en croyant pas mes yeux, j'ai posé mon paquet sur la balustrade et me suis timidement approché du cadavre : de sa bouche, de son nez, tombaient des flocons de vers, lesquels, groupés aussi sur les globes des yeux, et y rampant, faisaient comme bouger les paupières.
Je me suis rappelé le vers d'un poème lu, je crois dans une revue, au temps de ma première adolescence :

Ô vers, mes amis !

Et cet autre :

Ciel, fends-toi ! Terre, brûle ! Hommes, mourez, mourez !
Spectacle saisissant ! Ô vision grandiose !

Les exécrables paroles ! "Vers, mes amis !", parole de mouche ! Même les fous manquent donc de mesure ! Le 6 août à huit heures et quart, le ciel s'était vraiment fendu, la terre avait brûlé, les hommes étaient morts.
"Je ne vous le pardonnerai jamais. Où est-il, votre spectacle grandiose ? Sont-ce là vos amis ?" ai-je dit tout haut.
Pour un peu, ma haine de la guerre m'aurait fait jeter mon paquet à la rivière. Victoire, défaite, qu'importe ? Une paix injuste vaut mieux qu'une guerre soi-disant juste. »
— Masuji Ibuse, Pluie Noire, XI.


Dernier roman de ma timide exploration du Genbaku-bungaku, Pluie Noire n'en est pas pour autant la pièce mineure. A vrai dire, il doit s'agir d'un des romans dont j'ai le plus attendu après l'avoir reçu, d'où le fait que je l'ai lu en dernier dans ce cycle. Première chose, tout bête, c'est la couverture de l'édition de poche Folio, qui est admirable, et qui exprime très justement tout ce que représente le post-Hiroshima pour les survivants. Deuxième chose, et non pas des moindres, est le synopsis du roman. Dans les très grandes lignes, cinq années après le pikadon, la jeune Yasuko, qui vit avec son oncle Shigematsu et sa tante, ne se trouve pas de mari car des rumeurs courent selon lesquelles elle souffrirait du mal des atomisés, reçu par le biais de la pluie noire qui s'est abattue sur les habitants d'Hiroshima après l'explosion. Pourtant, elle ne présente aucun signe de la maladie, et Shigematsu veut prouver que sa nièce n'a pas été atteinte, et pour cela, il a recours au journal que la jeune fille tenait à l'été 1945. Sans vouloir dévoiler quoi que ce soit, le journal de Yasuko ne sera pas le seul utilisé par l'auteur, et c'est par de nombreux écrits de personnages que Masuji Ibuse nous fait partager différents points de vue sur la vie des civils japonais à la fin de la guerre et surtout sur ce fameux jour du 6 août 1945, et les suivants qui ont mené à la capitulation du Japon.

Que dire, que dire sur Pluie Noire ? Face à cette page blanche, je me le demande encore tellement il y a de choses à dire, tellement le roman est dense. Le recours romanesque aux journaux et aux notes de différents personnages est un pari osé mais réussi, jamais l'on ne sent que cela a été mis par artifice, c'est réellement au service du récit. Cette double narration met en lumière deux aspects qui ne pouvaient être présents par exemple dans Hiroshima, Fleurs d'été, que sont les conséquences immédiates du pikadon et celles sur le long terme, non pas seulement sur le thème du mal des atomisés, mais également sur la société japonaise d'après-guerre qui oublie Hiroshima et Nagasaki et semble hostile envers ces rescapés qui rappellent ostensiblement un passé qu'ils voudraient oublier. De plus, le recours aux journaux laisse une forme d'authenticité, agrémentée par quelques notes postérieures. La diversité des points de vue est une force, mais aussi une nécessité pour embrasser d'un seul coup la multitude de situations, de réactions face au 6 août 1945 : la jeune fille qui était hors de la ville et qui y revient, le médecin militaire proche de l'épicentre, la femme de celui-ci qui le recherche dans les ruines, l'oncle à une distance raisonnable de l'épicentre qui lutte pour apporter la subsistance à sa famille...
Du côté de l'écriture, c'est également très varié. Du point de vue de Shigematsu dans le temps du récit, on retient une inquiétude et une forme de culpabilité, tout en restant dans un contemplatif très japonais. En revanche, et cela renforce une fois encore la réalité du récit, chaque extrait de journal possède un style qui lui est propre, et l'on suit cette imbrication de destins sans jamais se lasser, Ibuse distillant savamment des temps de pause dans les récits, en sachant préserver le suspens, mais également son lecteur afin de ne pas tout de suite lui donner toutes les clés, faisant de Pluie Noire un régal à lire, et un terreau fertile pour penser, s'interroger sur la guerre, l'arme atomique, la disparition, le deuil, la culpabilité et le devoir.


« Si j'ai tout noté, jusqu'à la magie du moxa chez les infirmières, qui est un détail réel et vrai, et si j'ai donné les statistiques de la mortalité de ceux qui avaient parcouru les ruines du sinistre, c'est que je n'ai plus à me taire sur la terreur de la bombe atomique : la demande en mariage de ma nièce Yasuko, qui allait se précisant rapidement, a été brusquement annulée par le prétendant Aono. De plus, Yasuko a commencé à présenter les symptômes de la maladie atomique. Tout est fini ! Il ne m'est plus possible de me taire, à présent que je n'en ai plus besoin. Il semble que Yasuko ait annoncé au jeune homme par une lettre éplorée l'apparition des symptômes, mais est-ce l'amour ou le désespoir qui l'a poussée à cet aveu ?
Sa vue baisse de plus en plus, et elle a des bourdonnements d'oreille : lorsqu'elle me l'a avoué pour la première fois dans le petit salon, j'ai vu ce dernier disparaître, et surgir dans un ciel d'azur un grand nuage-méduse. Je l'ai vu distinctement. »
— Masuji Ibuse, Pluie Noire, XV.


samedi 11 juillet 2009

Ce n'est qu'une affaire de Styles

En mal de moment et de volonté pour lire, je vais donc continuer de présenter des livres que j'ai lu plus jeune et dont je n'ai jamais parlé ici. Après le massif du Vercors, partons donc dans les terres de la perfide Albion.

Qui ne connait pas Agatha Christie ? Hercule Poirot et Miss Marple ? Les Dix Petits Nègres , Le Crime de l'Orient Express ? En revanche, qui peut se targuer de connaître son premier roman ? Moi, puis-je dire fièrement en montrant mon édition de La Mystérieuse Affaire de Styles. Forte de son expérience d'infirmière bénévole durant la Première Guerre Mondiale et de sa manipulation de produits pouvant s'apparenter à des poisons pour soigner, Lady Christie se lance dans un pari avec sa soeur, celui d'écrire un roman policier dont personne ne trouverait le coupable malgré la présence de tous les indices. Personne, sauf le détective belge Hercule Poirot. Agatha Christie se lance donc dans la rédaction de son roman, achevée en 1917, pour une publication en 1920.

Première itération des aventures d'Hercule Poirot, La Mystérieuse Affaire de Styles ne souffre pas d'un effet brouillon comme on pourrait l'attendre d'un roman qui n'est que le premier d'une liste longue comme le bras. La langue est classique, banale, ne laisse réellement aucun souvenir impérissable, mais est-ce cela que l'on recherche en s'aventurant sciemment dans un roman d'Agatha Christie ? Je ne pense pas. L'intérêt est ailleurs, dans l'intrigue et l'imbrication des indices qui, une fois révélée par Poirot, apparait si logique alors que tout paraissait opaque pour le lecteur dix lignes auparavant. Je dirai bien que l'attrait principal d'une aventure de Poirot, ce sont ces quelques lignes, ces deux paragraphes, où il explique à l'assistance ce qui s'est passé en le démontrant par A+B, et laisse le lecteur pantois, se sentant un peu débile de ne pas avoir compris plus tôt.
Personnellement, c'est en 5e que j'ai lu La Mystérieuse Affaire de Styles pour la première fois. Ma professeur de Français nous faisait lire Les Dix Petits Nègres à l'époque, et nous avait parlé du premier roman d'Agatha Christie en nous le décrivant dans les termes que j'ai utilisé plus haut, pensé comme irrésolvable. J'ai acheté le livre, pris une feuille de papier, et commencé à suivre l'enquête avec Poirot en faisant des plans et en notant les trucs intéressants. Devinez quoi ? Je n'ai pas trouvé l'assassin. Alors si jamais quelqu'un veut se lancer dans ce défi, je l'encourage à tenter de se mesurer à Poirot. Interdiction de résoudre l'énigme à la seconde lecture, c'est plus du jeu sinon.


mardi 7 juillet 2009

Le Silence de la Mère

Je n'ai guère le temps de lire ces jours-ci, entre les festivités de fin d'examens et mon addiction à ce très bon jeu qu'est Fallout 3, je n'arrive que peu à me plonger dans de nouveaux livres, alors que je devrai en ce moment-même être absorbé par Pluie Noire de Masuji Ibuse... Je ne peux parler de nouvelles lectures, alors tant pis, parlons d'anciennes ! Je ne tiens pas à laisser mes lecteurs dépérir sur cette page.

Si je dis "Vercors", la plupart des personnes vont penser au massif montagneux. C'est exactement ce à quoi devait penser Jean Bruller avant d'adopter ce nom comme pseudonyme pendant la Seconde Guerre Mondiale pour écrire et publier ses nouvelles. C'est d'ailleurs lui qui a fondé les Éditions de Minuit en 1941 avec Pierre de Lescure. Bref, passons sur ce cher Vercors, à la vie probablement très intéressante mais qui n'apporte rien ici. En 1943, il publie dans son recueil Le Silence de la Mer une nouvelle intitulée Ce jour-là, que j'ai du lire, 60 ans plus tard, en classe de Seconde. Oui, je sais, cela ne me rajeunit pas.

Cette nouvelle fait 7 ou 8 pages, pas plus, et elle est noyée dans un recueil d'environ 160 pages, dont l'attrait principal, ce qui est mis en valeur aussi bien par le titre que par les commentaires de l'éditeur, est Le Silence de la Mer. Pourtant, elle m'a bien plus marqué lorsque j'ai lu le recueil. Ici, une rafle est vue par les yeux innocents d'un enfant, qui part faire une balade avec son père et quand celui-ci revient, elle a disparu. Il est confié à une voisine, et le père disparait à son tour. Le contexte de l'histoire, la maturité du lecteur font que l'on sait ce qu'il se passe, lorsque l'enfant ne comprend pas. Ce décalage est difficile à vivre pour le lecteur, qui aimerait pouvoir entrer dans l'histoire et expliquer, tout en étant toucher par la candeur de celui qui ne peut se douter de ce qui peut arriver. Une bien belle nouvelle que nous offre Vercors ici, sans prétention mais avec beaucoup de justesse.

lundi 22 juin 2009

Hiroshima, son amour

Kenzaburô Ôé est la grande figure littéraire de la seconde moitié du XXe siècle au Japon. Prix nobel en 1994, il jouit d'une forte notoriété et d'une grande estime de ses travaux. Le premier article de ce blog a d'ailleurs été consacré à l'une de ses nouvelles, Seventeen. Je reviendrai plus en profondeur sur ses romans dans un autre article, car j'ai fait l'acquisition de certains d'entre eux.

Notes de Hiroshima n'est pas un roman, mais un essai rédigé par le jeune Kenzaburô Ôé entre l'été 1963 et la fin 1965. Découpé en sept chapitres (et un prologue), Ôé expose ses réflexions à un instant donné sur un visage d'Hiroshima. Ôé écrit dans la préface pour la nouvelle édition anglaise du livre que la première semaine où il a été à Hiroshima a totalement changé sa vie, alors même que jamais il n'aurait pu croire à ce concept d'une semaine qui pourrait tout changer. A cet instant, Ôé se sentait dans l'impasse au niveau littéraire et sur le plan plus personnel, son fils venait de naître, malformé, et le choix s'imposait à lui de le laisser mourir ou de le faire opérer, pour qu'il vive en gardant un lourd handicap. D'une certaine manière, d'après Ôé lui-même dans cette préface, ce livre ou encore lors de son discours à Stockholm de 1994, c'est Hiroshima qui l'a sauvé.

Le cénotaphe de Hiroshima

A l'origine venu couvrir la neuvième Conférence mondiale contre les armes nucléaires, Ôé va se détourner de cette mission pour plonger dans la vraie Hiroshima, comme il se plait à l'écrire. L'on se perd un peu au début dans les jeux politiques qui se déroulent à cette Conférence, mais cela est vite gommé pour laisser place aux réflexions et aux histoires des témoins, pris entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire", que sont des vieillards, des femmes défigurées, et des médecins courageux qui soignent le Mal depuis le 6 août 1945 sans jamais s'arrêter, dans une lutte contre une force qui les dépasse, mais seules digues face au syndrome des atomisés. Dans ce courage quotidien, Ôé découvre la "dignité". Ce mot, en japonais, n'est que peu employé, et Ôé ne le connait que par son étude de la littérature française. Le sens plein de ce mot japonais, igen, Kenzaburô Ôé le retrouve pleinement dans la vie des vrais d'Hiroshima. Ainsi, dans l'ultime paragraphe du Chapitre IV, intitulé De la dignité humaine, Ôé écrit ceci :
"Je n'ai jamais réussi à rédiger un devoir correct sur le thème : "Comment faire pour me donner une dignité ?" mais je crois qu'à présent j'ai découvert au moins le moyen de me préserver de l'humiliation ou de la honte : tâcher de ne jamais perdre de vue la dignité des gens de Hiroshima."

La dignité n'est pas la seule notion abordée dans ce traité humaniste, et il suffit pour cela de lire les titres des chapitres : De la dignité humaine, donc, mais aussi Hiroshima la moraliste, Ceux qui ne capitulent jamais ou encore Un être authentique. Ôé retrouve dans Hiroshima tout ce qui fait l'humanité, et le communique avec une force incroyable en posant les questions justes, sans pour autant y répondre, car c'est à chacun de donner sa meilleure réponse.
A moins d'adopter l'attitude de celui qui ne veut rien voir, rien dire et rien entendre, qui d'entre nous pourra donc en finir avec cette part de Hiroshima que nous portons en nous-mêmes ?


jeudi 18 juin 2009

Hiroshima, fleurs d'été

Le 6 août 1945, à 8h16 tombe sur Hiroshima la première bombe atomique. Trois jours plus tard, une seconde est larguée sur Nagasaki, le 9 août 1945 à 11h02. Le 15 août, le Japon capitule. Certains diront que ces bombardements étaient nécessaires pour mettre un terme rapide à la guerre, que cela a évité des pertes bien supérieures si la guerre s'était prolongée. Certes.
On dit également que c'était pour damer le pion aux soviétiques, qui entrent en guerre contre le Japon le 8 août et ainsi éviter une propagation du communisme. Certes.
Hiroshima : sur 310 000 personnes, entre 90 000 et 140 000 personnes seraient mortes.
Nagasaki : sur 250 000 personnes, entre 60 000 et 80 000 personnes seraient mortes.
Et des malades.
Eisenhower, dans ses mémoires, dira que "MacArhur pensait que le bombardement était complètement inutile d'un point de vue militaire".
Qu'ajouter ?

Comment percevoir ce qu'ont vécu les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki ? Comment imaginer le traumatisme de toute la société japonaise ? Au début censurée par l'occupation américaine, une littérature de la bombe atomique est née, la Genbaku-bungaku, qui s'attache à décrire le spectacle de la dévastation.
C'est cette littérature que j'ai décidé d'explorer, et j'ai voulu commencer par un des piliers, considéré parfois comme le livre le plus abouti. Il s'agit d'Hiroshima, Fleurs d'Eté, de Tamiki Hara ; recueil de trois nouvelles qui couvre successivement l'avant, le pendant et l'après.
Pour parler de Tamiki Hara, je m'en remet à l'une des traductrices, Rose-Marie Makino-Fayolle, qui écrit dans l'Avant-propos : "Né en 1905 à Hiroshima, Tamiki Hara s'impose rapidement comme un écrivain et poète brillant, engagé politiquement. Au début de l'année 1945, brisé par le récent décès de sa femme, il revient dans sa ville natale et s'y trouve encore le 6 août, au moment où explose la bombe. Survivant traumatisé, Tamiki Hara continue d'écrire sans relâche, mais il se jette en 1951 sous un train de banlieue, dans un dernier cri de protestation contre la folie des hommes."
Trois nouvelles, donc : Prélude à la destruction, Fleurs d'été et Ruines. Dans ces trois nouvelles, les deux dernières sont à la première personne, et seule la première est narrée à la troisième, avec des prénoms différents de ceux de l'auteur, mais les similitudes avec les personnages des nouvelles suivantes pousse à penser qu'il s'agit d'un ensemble racontant la même histoire, celle de Tamiki Hara.

La première nouvelle nous conte donc ce qui se passe à l'été 1945 pour une famille d'Hiroshima. Plus la nouvelle avance, et plus la tension est palpable. Le Japon est de plus acculé sur ce front du Pacifique par les Etats-Unis et les ordres d'évacuation se font de plus en plus nombreux. Le Japon se prépare à défendre chèrement sa peau dans l'un de ses derniers bastions. Les privations marquent les esprits, la vie est rude. L'atmosphère se délite donc au fur et à mesure, les premiers bombardements pleuvent sur Hiroshima, puis approche août, et toujours des alertes, mais plus de bombardement. Le lecteur sait. La bombe A approche, jour après jour. Le narrateur aussi le sait, et apparaissent alors des parenthèses, procédé qu'il n'avait pas utilisé lors des cinquants pages précédentes. Elles s'attardent sur le sort de personnages dont c'est la dernière apparition dans la nouvelle. Ces parenthèses sont cliniques, et lorsqu'il s'agit du jeune neveu, ce ne peut qu'être terrible. Finalement, la nouvelle s'arrête sur une dernière phrase, "Il restait une quarantaine d'heures avant que la bombe atomique ne fût lâchée sur la ville."

Fleurs d'été s'attache elle à raconter la destruction d'Hiroshima. Cette destruction, justement, est vite racontée. L'explosion de la bombe ne prend pas beaucoup de temps. Pourquoi ? Car tout cela s'est passé très vite, et le narrateur ne sait pas qu'il s'agit d'un nouveau type de bombe qui est ici largué. Une sourde explosion, la destruction, ses yeux qui saignent. En une page, le lecteur sait ce qui s'est passé, et le reste de la nouvelle traite de l'immédiate réaction à l'explosion atomique. La ville est détruite et les familles éparpillées. Chacun fuit pour échapper à l'incendie qui ravage Hiroshima. Le narrateur est un "chanceux" il n'a pas de blessure grave, il peut s'occuper de ceux qui l'entourent, du mieux qu'il peut, en cherchant des gens qu'il connait, qu'il finit d'ailleurs par retrouver. Personne ne se doute de ce qui s'est passé. Les gens s'en foutent, en réalité. Ils souffrent, hommes, femmes, enfants. Les médecins font leur possible pour sauver le plus de personnes possible, mais les pertes sont considérables. Un homme cherche sa fille qui se rendait à l'école. Il fouille les restes de cette école, retourne les cadavres calcinés, cherche dans la rue, sur le chemin, pour finalement revenir à l'école, chercher sans fin un corps désintégré. L'écriture de Tamiki Hara est clinique, juste et ciselée, alors que l'on pourrait facilement sombrer dans le pathos et le larmoyant, ici c'est un ressenti immédiat face à l'incompréhension et l'ignorance d'un homme qui cherche un sens à sa vie après cela. En une trentaine de pages, il donne une leçon de ce qu'il a vécu à Hiroshima, son expérience personnelle. Ce n'est pas étonnant si cette nouvelle est considérée comme une référence littéraire au Japon, tant elle est juste.

Cette incompréhension de la catastrophe se retrouve bien évidemment dans Ruines, se passant quelques jours et semaines après l'atomisation d'Hiroshima. Un certain nombre de survivants meurent inexplicablement, lorsque des piqûres sont réalisées, les entailles s'infectent jusqu'à la mort, les enfants perdent leurs cheveux et blêmissent jusqu'au gris, les hommes ne se remettent pas de leur état d'extrême faiblesse. La maladie des atomisés tuent à petit feu les hibakusha (ceux qui ont été exposés aux radiations atomiques des explosions d'Hiroshima et Nagasaki), qui ignorent tout de ce qui se passe, et de ce qui s'est passé. Ruines, ce n'est pas que cela, c'est également la recherche éperdue de ceux qui se sont "volatilisés" dans l'explosion : cadavres calcinés ou désintégrés, tout le monde cherche quelqu'un à Hiroshima, et c'est sur cela que se clot la nouvelle et le recueil, avec l'exemple de M. Moki, à Shanghai lors de l'explosion qui ne retrouve à son retour ni femme, ni enfant, ni rien. Je ne peux m'empêcher de copier le dernier paragraphe de l'ouvrage :

"Et lorsqu'il montait dans le tramway où se côtoyaient toutes sortes de gens, M. Maki voyait également des passagers lui faire un signe de tête, de part et d'autre. Quand lui-même répondait sans bien réfléchir par un signe de tête, il arrivait qu'on lui dise par exemple : "Mais vous n'êtes pas M. Yamada !", car on l'avait pris pour un autre. Alors qu'il venait de raconter cette anecdote à un interlocuteur, M. Maki comprit qu'il n'était pas le seul à se faire saluer par un inconnu. En effet, il y avait continuellement à Hiroshima quelqu'un qui recherchait, maintenant encore, une personne."

mercredi 17 juin 2009

On the road again

J'ai attendu longtemps avant de lire La Route, de Cormac MacCarthy. Ce livre avait éveillé mon attention alors que je regardais le Grand Journal, sur Canal +, et que le grand Ali Baddou en faisait une excellente critique, et en dévoilait la trame : dans un monde post-apocalyptique dévasté et dépeuplé, un père tente de survivre avec son fils, dernier feu qui habite encore son univers de gris. Malheureusement pour moi, le livre venait juste de sortir en grand format, et n'ayant pas les bourses nécessaires à un tel investissement, j'ai du attendre, et quelle ne fut pas ma joie lorsque je vis il y a de cela peu de temps que le roman était enfin disponible en poche chez Points ! Je me suis jeté dessus pour le dévorer.

Pas la peine de vous faire attendre plus longtemps, mon verdict est en accord avec mes attentes initiales, il s'agit là d'un très bon livre, mais avant d'en tresser un éloge, je voudrai revenir sur un point qui m'a absolument horripilé. Est-il normal que dans un livre à sept euros, l'on trouve régulièrement des coquilles plus que gênantes ? Une dans le livre, je veux bien, mais une presque toutes les huit ou dix pages, c'est absolument affolant ! Je passe encore sur le "man geais" ou le "ti rait", espaces mal placés mais qui donnent envie de s'arracher les cheveux, mais lorsque parfois, il manque des morceaux complets de phrases, c'est tout bonnement inadmissible, tellement que j'ai failli arrêter ma lecture à la vingtième page, excédé. Et la lecture se poursuit, et lorsque l'auteur veut jouer avec son style, on finit par se demander si ce n'est pas du à une faute de l'éditeur... Vraiment honteux.

Dans le roman, pas de nom, juste le fils et son père. Le lecteur les accompagne tout le long de leur voyage sur la route vers le Sud pour fuir l'hiver qui approche. Les descriptions sont fines, décomposées en plusieurs niveaux de gris, seule "couleur" de ce monde terne ravagé, couvert de cendres.
La principale préoccupation de l'homme est la survie de son fils, de ne jamais l'abandonner et de toujours le rassurer. Cependant, les dialogues entre les deux personnages s'en tiennent au strict minimum. Seuls au monde, ces deux personnages ne se parlent pas entre eux, pris par la peur et les interrogations du fils auxquelles le père ne peut répondre. Ce fils qui est pour l'homme le moteur de sa survie : il possède deux balles dans son revolver, ils sont deux. Si jamais cela devait tourner mal, il ne pourrait faire face seul sans le feu, sans son fils qui incarne la pureté du renouveau post-apocalyptique.
Face à eux, des humains redevenus animaux, que l'on entrevoit par les yeux de l'homme, lors de courtes scènes horrifiques. Est-ce qu'il y a encore des gentils ? Les gentils, acculés, peuvent-ils toujours être gentils ?
L'écriture de MacCarthy est orale, avec une accumulation de conjonctions de coordination à la place des virgules, ce qui étouffe parfois le lecteur qui ne peut pas reprendre son souffle, et se trouve entraîner malgré lui dans un long phrasé dont il a du mal à tenir le rythme. Ce n'est pas un hasard, et si j'ai pu lire certaines critiques reprochant cette approche au livre, je trouve personnellement que cela s'adapte parfaitement au thème, à la situation du roman et correspond presque dans l'esthétique à ce que vivent les personnages.

A noter qu'un film est prévu pour cette année, avec notamment Viggo Mortensen dans le rôle de l'homme. N'en doutez pas, il sera vu et passé à ma moulinette.

dimanche 14 juin 2009

Stanley Kubrick's Lolita

Obtenir le DVD de cette version de Lolita n'a pas été une sinécure. Il devait revenir à la BU le 11 mai, mais le gentil emprunteur ne l'a déposé que le 2 juin. Imaginez moi, fébrile, parcourant le rayon K tous les matins pour voir que le seul Lolita qu'il y avait était exclu du prêt.
Finalement, je l'ai eu, et j'ai pu l'emprunter. La première adaptation du roman de Nabokov, de 1962, soit très peu de temps après la parution du roman, et par un mythe comme Stanley Kubrick. Sur le papier, c'est excitant. Cependant, cette excitation ne passe pas l'épreuve des deux heures et demi de film. Non pas que le film est mauvais, non, il est bon, mais il s'agit d'une bien piètre adaptation.


J'ai plusieurs problèmes avec cette version. Tout d'abord, et cet avis n'engage que moi, James Mason fait un bien piètre Humbert Humbert : on ne ressent rien de la névrose du personnage du roman et de son goût pour les nymphettes. D'ailleurs, notre chère Dolorès n'a rien de bien sensuel tout le long du film. Non pas que j'aurai voulu du trash, nous sommes en 1962, ne l'oublions pas, mais tout de même... Il faut attendre la fin du film pour avoir une petite phrase qui explicite un peu plus la teneur des relations ente Humbert et sa belle-fille !

Cela tient à un changement structurel dans la trame scénaristique et visible au premier coup d'oeil : Sue Lyon, qui joue Dolorès, Lola, Lolita, est âgée de bien quatre ou cinq années de plus que le personnage du roman. Dès lors, rien n'est plus pareil, d'autant que Kubrick ne fait aucune mention du passé d'Humbert le nympholepte, à peine a-t-on des bribes d'Humbert le professeur. L'histoire qui lie le professeur à Lolita ressemble alors à celle d'un homme qui préfère les femmes plus jeunes, et voilà tout. Le terme de "nymphette" est cité une fois, à Ramsdale. Sans la dimension psychologique et subversive à la fois de l'épisode biographique d'Humbert et de la nymphéité de Dolorès, les déviances sexuelles racontées dans Lolita n'ont strictement plus aucun intérêt, et cela devient banal.
D'autant plus qu'aucun plan dans le film n'affirme de réelle sensualité entre les deux êtres, aucune trace du désir latent d'Humbert, tout reste très cérébral. A l'opposé du Humbert romanesque...

Stanley Kubrick signe donc ici une médiocre adaptation du roman, et je n'ai pas parlé de la mise en avant du personnage de Quilty, tantôt bien pensée et tantôt ridicule, mais qui est était je pense rendue nécessaire par la courte durée qu'impose le cinéma comparé au roman. Si l'on arrive à se détacher du roman de Nabokov, le film est bon et Kubrick nous raconte sa Lolita. En revanche, si l'on regarde le film avec l'oeil du lecteur, cela passe beaucoup moins bien.
En conclusion, un bon film, et je suppose que les cinéphiles pourront mieux en parler que moi, mais une mauvaise adaptation. Pour avoir vu celle de Lyne des années avant d'avoir lu le roman, et des bribes de souvenir qu'il me reste, il me semble que l'adaptation est meilleure. Mais j'en reparlerai dans un autre billet.