lundi 22 juin 2009

Hiroshima, son amour

Kenzaburô Ôé est la grande figure littéraire de la seconde moitié du XXe siècle au Japon. Prix nobel en 1994, il jouit d'une forte notoriété et d'une grande estime de ses travaux. Le premier article de ce blog a d'ailleurs été consacré à l'une de ses nouvelles, Seventeen. Je reviendrai plus en profondeur sur ses romans dans un autre article, car j'ai fait l'acquisition de certains d'entre eux.

Notes de Hiroshima n'est pas un roman, mais un essai rédigé par le jeune Kenzaburô Ôé entre l'été 1963 et la fin 1965. Découpé en sept chapitres (et un prologue), Ôé expose ses réflexions à un instant donné sur un visage d'Hiroshima. Ôé écrit dans la préface pour la nouvelle édition anglaise du livre que la première semaine où il a été à Hiroshima a totalement changé sa vie, alors même que jamais il n'aurait pu croire à ce concept d'une semaine qui pourrait tout changer. A cet instant, Ôé se sentait dans l'impasse au niveau littéraire et sur le plan plus personnel, son fils venait de naître, malformé, et le choix s'imposait à lui de le laisser mourir ou de le faire opérer, pour qu'il vive en gardant un lourd handicap. D'une certaine manière, d'après Ôé lui-même dans cette préface, ce livre ou encore lors de son discours à Stockholm de 1994, c'est Hiroshima qui l'a sauvé.

Le cénotaphe de Hiroshima

A l'origine venu couvrir la neuvième Conférence mondiale contre les armes nucléaires, Ôé va se détourner de cette mission pour plonger dans la vraie Hiroshima, comme il se plait à l'écrire. L'on se perd un peu au début dans les jeux politiques qui se déroulent à cette Conférence, mais cela est vite gommé pour laisser place aux réflexions et aux histoires des témoins, pris entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire", que sont des vieillards, des femmes défigurées, et des médecins courageux qui soignent le Mal depuis le 6 août 1945 sans jamais s'arrêter, dans une lutte contre une force qui les dépasse, mais seules digues face au syndrome des atomisés. Dans ce courage quotidien, Ôé découvre la "dignité". Ce mot, en japonais, n'est que peu employé, et Ôé ne le connait que par son étude de la littérature française. Le sens plein de ce mot japonais, igen, Kenzaburô Ôé le retrouve pleinement dans la vie des vrais d'Hiroshima. Ainsi, dans l'ultime paragraphe du Chapitre IV, intitulé De la dignité humaine, Ôé écrit ceci :
"Je n'ai jamais réussi à rédiger un devoir correct sur le thème : "Comment faire pour me donner une dignité ?" mais je crois qu'à présent j'ai découvert au moins le moyen de me préserver de l'humiliation ou de la honte : tâcher de ne jamais perdre de vue la dignité des gens de Hiroshima."

La dignité n'est pas la seule notion abordée dans ce traité humaniste, et il suffit pour cela de lire les titres des chapitres : De la dignité humaine, donc, mais aussi Hiroshima la moraliste, Ceux qui ne capitulent jamais ou encore Un être authentique. Ôé retrouve dans Hiroshima tout ce qui fait l'humanité, et le communique avec une force incroyable en posant les questions justes, sans pour autant y répondre, car c'est à chacun de donner sa meilleure réponse.
A moins d'adopter l'attitude de celui qui ne veut rien voir, rien dire et rien entendre, qui d'entre nous pourra donc en finir avec cette part de Hiroshima que nous portons en nous-mêmes ?


jeudi 18 juin 2009

Hiroshima, fleurs d'été

Le 6 août 1945, à 8h16 tombe sur Hiroshima la première bombe atomique. Trois jours plus tard, une seconde est larguée sur Nagasaki, le 9 août 1945 à 11h02. Le 15 août, le Japon capitule. Certains diront que ces bombardements étaient nécessaires pour mettre un terme rapide à la guerre, que cela a évité des pertes bien supérieures si la guerre s'était prolongée. Certes.
On dit également que c'était pour damer le pion aux soviétiques, qui entrent en guerre contre le Japon le 8 août et ainsi éviter une propagation du communisme. Certes.
Hiroshima : sur 310 000 personnes, entre 90 000 et 140 000 personnes seraient mortes.
Nagasaki : sur 250 000 personnes, entre 60 000 et 80 000 personnes seraient mortes.
Et des malades.
Eisenhower, dans ses mémoires, dira que "MacArhur pensait que le bombardement était complètement inutile d'un point de vue militaire".
Qu'ajouter ?

Comment percevoir ce qu'ont vécu les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki ? Comment imaginer le traumatisme de toute la société japonaise ? Au début censurée par l'occupation américaine, une littérature de la bombe atomique est née, la Genbaku-bungaku, qui s'attache à décrire le spectacle de la dévastation.
C'est cette littérature que j'ai décidé d'explorer, et j'ai voulu commencer par un des piliers, considéré parfois comme le livre le plus abouti. Il s'agit d'Hiroshima, Fleurs d'Eté, de Tamiki Hara ; recueil de trois nouvelles qui couvre successivement l'avant, le pendant et l'après.
Pour parler de Tamiki Hara, je m'en remet à l'une des traductrices, Rose-Marie Makino-Fayolle, qui écrit dans l'Avant-propos : "Né en 1905 à Hiroshima, Tamiki Hara s'impose rapidement comme un écrivain et poète brillant, engagé politiquement. Au début de l'année 1945, brisé par le récent décès de sa femme, il revient dans sa ville natale et s'y trouve encore le 6 août, au moment où explose la bombe. Survivant traumatisé, Tamiki Hara continue d'écrire sans relâche, mais il se jette en 1951 sous un train de banlieue, dans un dernier cri de protestation contre la folie des hommes."
Trois nouvelles, donc : Prélude à la destruction, Fleurs d'été et Ruines. Dans ces trois nouvelles, les deux dernières sont à la première personne, et seule la première est narrée à la troisième, avec des prénoms différents de ceux de l'auteur, mais les similitudes avec les personnages des nouvelles suivantes pousse à penser qu'il s'agit d'un ensemble racontant la même histoire, celle de Tamiki Hara.

La première nouvelle nous conte donc ce qui se passe à l'été 1945 pour une famille d'Hiroshima. Plus la nouvelle avance, et plus la tension est palpable. Le Japon est de plus acculé sur ce front du Pacifique par les Etats-Unis et les ordres d'évacuation se font de plus en plus nombreux. Le Japon se prépare à défendre chèrement sa peau dans l'un de ses derniers bastions. Les privations marquent les esprits, la vie est rude. L'atmosphère se délite donc au fur et à mesure, les premiers bombardements pleuvent sur Hiroshima, puis approche août, et toujours des alertes, mais plus de bombardement. Le lecteur sait. La bombe A approche, jour après jour. Le narrateur aussi le sait, et apparaissent alors des parenthèses, procédé qu'il n'avait pas utilisé lors des cinquants pages précédentes. Elles s'attardent sur le sort de personnages dont c'est la dernière apparition dans la nouvelle. Ces parenthèses sont cliniques, et lorsqu'il s'agit du jeune neveu, ce ne peut qu'être terrible. Finalement, la nouvelle s'arrête sur une dernière phrase, "Il restait une quarantaine d'heures avant que la bombe atomique ne fût lâchée sur la ville."

Fleurs d'été s'attache elle à raconter la destruction d'Hiroshima. Cette destruction, justement, est vite racontée. L'explosion de la bombe ne prend pas beaucoup de temps. Pourquoi ? Car tout cela s'est passé très vite, et le narrateur ne sait pas qu'il s'agit d'un nouveau type de bombe qui est ici largué. Une sourde explosion, la destruction, ses yeux qui saignent. En une page, le lecteur sait ce qui s'est passé, et le reste de la nouvelle traite de l'immédiate réaction à l'explosion atomique. La ville est détruite et les familles éparpillées. Chacun fuit pour échapper à l'incendie qui ravage Hiroshima. Le narrateur est un "chanceux" il n'a pas de blessure grave, il peut s'occuper de ceux qui l'entourent, du mieux qu'il peut, en cherchant des gens qu'il connait, qu'il finit d'ailleurs par retrouver. Personne ne se doute de ce qui s'est passé. Les gens s'en foutent, en réalité. Ils souffrent, hommes, femmes, enfants. Les médecins font leur possible pour sauver le plus de personnes possible, mais les pertes sont considérables. Un homme cherche sa fille qui se rendait à l'école. Il fouille les restes de cette école, retourne les cadavres calcinés, cherche dans la rue, sur le chemin, pour finalement revenir à l'école, chercher sans fin un corps désintégré. L'écriture de Tamiki Hara est clinique, juste et ciselée, alors que l'on pourrait facilement sombrer dans le pathos et le larmoyant, ici c'est un ressenti immédiat face à l'incompréhension et l'ignorance d'un homme qui cherche un sens à sa vie après cela. En une trentaine de pages, il donne une leçon de ce qu'il a vécu à Hiroshima, son expérience personnelle. Ce n'est pas étonnant si cette nouvelle est considérée comme une référence littéraire au Japon, tant elle est juste.

Cette incompréhension de la catastrophe se retrouve bien évidemment dans Ruines, se passant quelques jours et semaines après l'atomisation d'Hiroshima. Un certain nombre de survivants meurent inexplicablement, lorsque des piqûres sont réalisées, les entailles s'infectent jusqu'à la mort, les enfants perdent leurs cheveux et blêmissent jusqu'au gris, les hommes ne se remettent pas de leur état d'extrême faiblesse. La maladie des atomisés tuent à petit feu les hibakusha (ceux qui ont été exposés aux radiations atomiques des explosions d'Hiroshima et Nagasaki), qui ignorent tout de ce qui se passe, et de ce qui s'est passé. Ruines, ce n'est pas que cela, c'est également la recherche éperdue de ceux qui se sont "volatilisés" dans l'explosion : cadavres calcinés ou désintégrés, tout le monde cherche quelqu'un à Hiroshima, et c'est sur cela que se clot la nouvelle et le recueil, avec l'exemple de M. Moki, à Shanghai lors de l'explosion qui ne retrouve à son retour ni femme, ni enfant, ni rien. Je ne peux m'empêcher de copier le dernier paragraphe de l'ouvrage :

"Et lorsqu'il montait dans le tramway où se côtoyaient toutes sortes de gens, M. Maki voyait également des passagers lui faire un signe de tête, de part et d'autre. Quand lui-même répondait sans bien réfléchir par un signe de tête, il arrivait qu'on lui dise par exemple : "Mais vous n'êtes pas M. Yamada !", car on l'avait pris pour un autre. Alors qu'il venait de raconter cette anecdote à un interlocuteur, M. Maki comprit qu'il n'était pas le seul à se faire saluer par un inconnu. En effet, il y avait continuellement à Hiroshima quelqu'un qui recherchait, maintenant encore, une personne."

mercredi 17 juin 2009

On the road again

J'ai attendu longtemps avant de lire La Route, de Cormac MacCarthy. Ce livre avait éveillé mon attention alors que je regardais le Grand Journal, sur Canal +, et que le grand Ali Baddou en faisait une excellente critique, et en dévoilait la trame : dans un monde post-apocalyptique dévasté et dépeuplé, un père tente de survivre avec son fils, dernier feu qui habite encore son univers de gris. Malheureusement pour moi, le livre venait juste de sortir en grand format, et n'ayant pas les bourses nécessaires à un tel investissement, j'ai du attendre, et quelle ne fut pas ma joie lorsque je vis il y a de cela peu de temps que le roman était enfin disponible en poche chez Points ! Je me suis jeté dessus pour le dévorer.

Pas la peine de vous faire attendre plus longtemps, mon verdict est en accord avec mes attentes initiales, il s'agit là d'un très bon livre, mais avant d'en tresser un éloge, je voudrai revenir sur un point qui m'a absolument horripilé. Est-il normal que dans un livre à sept euros, l'on trouve régulièrement des coquilles plus que gênantes ? Une dans le livre, je veux bien, mais une presque toutes les huit ou dix pages, c'est absolument affolant ! Je passe encore sur le "man geais" ou le "ti rait", espaces mal placés mais qui donnent envie de s'arracher les cheveux, mais lorsque parfois, il manque des morceaux complets de phrases, c'est tout bonnement inadmissible, tellement que j'ai failli arrêter ma lecture à la vingtième page, excédé. Et la lecture se poursuit, et lorsque l'auteur veut jouer avec son style, on finit par se demander si ce n'est pas du à une faute de l'éditeur... Vraiment honteux.

Dans le roman, pas de nom, juste le fils et son père. Le lecteur les accompagne tout le long de leur voyage sur la route vers le Sud pour fuir l'hiver qui approche. Les descriptions sont fines, décomposées en plusieurs niveaux de gris, seule "couleur" de ce monde terne ravagé, couvert de cendres.
La principale préoccupation de l'homme est la survie de son fils, de ne jamais l'abandonner et de toujours le rassurer. Cependant, les dialogues entre les deux personnages s'en tiennent au strict minimum. Seuls au monde, ces deux personnages ne se parlent pas entre eux, pris par la peur et les interrogations du fils auxquelles le père ne peut répondre. Ce fils qui est pour l'homme le moteur de sa survie : il possède deux balles dans son revolver, ils sont deux. Si jamais cela devait tourner mal, il ne pourrait faire face seul sans le feu, sans son fils qui incarne la pureté du renouveau post-apocalyptique.
Face à eux, des humains redevenus animaux, que l'on entrevoit par les yeux de l'homme, lors de courtes scènes horrifiques. Est-ce qu'il y a encore des gentils ? Les gentils, acculés, peuvent-ils toujours être gentils ?
L'écriture de MacCarthy est orale, avec une accumulation de conjonctions de coordination à la place des virgules, ce qui étouffe parfois le lecteur qui ne peut pas reprendre son souffle, et se trouve entraîner malgré lui dans un long phrasé dont il a du mal à tenir le rythme. Ce n'est pas un hasard, et si j'ai pu lire certaines critiques reprochant cette approche au livre, je trouve personnellement que cela s'adapte parfaitement au thème, à la situation du roman et correspond presque dans l'esthétique à ce que vivent les personnages.

A noter qu'un film est prévu pour cette année, avec notamment Viggo Mortensen dans le rôle de l'homme. N'en doutez pas, il sera vu et passé à ma moulinette.

dimanche 14 juin 2009

Stanley Kubrick's Lolita

Obtenir le DVD de cette version de Lolita n'a pas été une sinécure. Il devait revenir à la BU le 11 mai, mais le gentil emprunteur ne l'a déposé que le 2 juin. Imaginez moi, fébrile, parcourant le rayon K tous les matins pour voir que le seul Lolita qu'il y avait était exclu du prêt.
Finalement, je l'ai eu, et j'ai pu l'emprunter. La première adaptation du roman de Nabokov, de 1962, soit très peu de temps après la parution du roman, et par un mythe comme Stanley Kubrick. Sur le papier, c'est excitant. Cependant, cette excitation ne passe pas l'épreuve des deux heures et demi de film. Non pas que le film est mauvais, non, il est bon, mais il s'agit d'une bien piètre adaptation.


J'ai plusieurs problèmes avec cette version. Tout d'abord, et cet avis n'engage que moi, James Mason fait un bien piètre Humbert Humbert : on ne ressent rien de la névrose du personnage du roman et de son goût pour les nymphettes. D'ailleurs, notre chère Dolorès n'a rien de bien sensuel tout le long du film. Non pas que j'aurai voulu du trash, nous sommes en 1962, ne l'oublions pas, mais tout de même... Il faut attendre la fin du film pour avoir une petite phrase qui explicite un peu plus la teneur des relations ente Humbert et sa belle-fille !

Cela tient à un changement structurel dans la trame scénaristique et visible au premier coup d'oeil : Sue Lyon, qui joue Dolorès, Lola, Lolita, est âgée de bien quatre ou cinq années de plus que le personnage du roman. Dès lors, rien n'est plus pareil, d'autant que Kubrick ne fait aucune mention du passé d'Humbert le nympholepte, à peine a-t-on des bribes d'Humbert le professeur. L'histoire qui lie le professeur à Lolita ressemble alors à celle d'un homme qui préfère les femmes plus jeunes, et voilà tout. Le terme de "nymphette" est cité une fois, à Ramsdale. Sans la dimension psychologique et subversive à la fois de l'épisode biographique d'Humbert et de la nymphéité de Dolorès, les déviances sexuelles racontées dans Lolita n'ont strictement plus aucun intérêt, et cela devient banal.
D'autant plus qu'aucun plan dans le film n'affirme de réelle sensualité entre les deux êtres, aucune trace du désir latent d'Humbert, tout reste très cérébral. A l'opposé du Humbert romanesque...

Stanley Kubrick signe donc ici une médiocre adaptation du roman, et je n'ai pas parlé de la mise en avant du personnage de Quilty, tantôt bien pensée et tantôt ridicule, mais qui est était je pense rendue nécessaire par la courte durée qu'impose le cinéma comparé au roman. Si l'on arrive à se détacher du roman de Nabokov, le film est bon et Kubrick nous raconte sa Lolita. En revanche, si l'on regarde le film avec l'oeil du lecteur, cela passe beaucoup moins bien.
En conclusion, un bon film, et je suppose que les cinéphiles pourront mieux en parler que moi, mais une mauvaise adaptation. Pour avoir vu celle de Lyne des années avant d'avoir lu le roman, et des bribes de souvenir qu'il me reste, il me semble que l'adaptation est meilleure. Mais j'en reparlerai dans un autre billet.

samedi 30 mai 2009

Werther's Original

Goethe, ce nom fait peur. Déjà, il est allemand, ce qui n'aide pas. Et il conte l'amour dans ses envolées romantiques. Du romantisme en allemand ? Quelle bizarrerie...
Les Souffrances du Jeune Werther est le premier roman de Goethe, paru en 1775. Goethe a 26 ans. Ce livre (cette poésie ?) est considérée comme un précurseur du romantisme. Je pourrai vous citer toutes les sous-catégories spécifiques affublées de noms allemands à l'orthographe barbare, mais comme moi-même je n'y entends rien, je n'en vois pas vraiment l'intérêt.

Les Souffrances du Jeune Werther est un roman épistolaire : les lettres du jeune Werther adressées à l'un de ses amis sont compilées par un éditeur, et parfois avec des billets personnels de ce même Werther.
Werther vient d'élire domicile dans le petit village de Walheim quand il rencontre la douce Charlotte dont il va tomber éperdument amoureux. Obstacle devant cet amour, Albert, à qui est promise la douce Charlotte. Cette histoire du triangle amoureux est commune, avouons-le, mais ce n'est pas là que réside l'intérêt de ce roman de Goethe.
Werther exprime ses pensées à nu, et ses raisonnements. La passion romanesque est exposée, parfois à l'excès, comme l'Empereur Napoléon Ier le fit remarquer à Goethe, comme quoi certaines choses étaient invraisemblables, mais j'ai envie de dire : "Et alors ?" Nous ne sommes pas dans le réalisme le plus cru, mais dans l'exaltation des sentiments. Des sentiments qui touchent chacun au plus profond, car ceux-ci sont communs, tout le monde a connu au moins une fois les pensées ou les actions d'un Werther, d'une Charlotte ou d'un Albert.
Peut-être encore plus que les sentiments, cela doit être la position de Werther par rapport au suicide et à l'Eglise, qui traverse tout le livre, qu'il est intéressant de souligner. Dans ses lettres, Werther ne cesse de reprendre les images de la Bible en les renversant à mesure que son amour immodéré l'entraîne loin des sentiers battus, mais aussi reprend mot pour mot des citations des apôtres, mais encore plus souvent du Christ, en renversant là-aussi les mots et inversant le sens des questionnements. Werther va même jusqu'à paraphraser le Christ en croix interpellant Dieu. Cette thématique de la religion et de la morale est prégnante dans toutes les pages.
Il y aurait des centaines de pages à écrire sur Werther, je n'ai même pas parlé des carcans sociaux dénoncés par Werther, ou encore les fortes métaphores qu'il aborde, mais je n'ai pas le temps ni le courage de tout décortiquer.

J'étais curieux de lire du Goethe, car tout le monde en a entendu parlé sans forcément en lire, et j'ai été conquis. Petite réserve toutefois, il y a certains lecteurs qui pourraient être barbés par les pages et les pages où Werther clame son amour à Charlotte. Mais ce doit être cela qui est si bon.

vendredi 29 mai 2009

The Catcher in the Rye

Le 22 novembre 2008 est sorti l'album de rock le plus attendu de tous les temps, après 15 ans de gestation : Chinese Democracy, de Guns N' Roses. Je ne pense pas pouvoir exprimer mon amourpour cet album, je suppose que le fait que je l'ai acheté en version simple, puis en version collector, puis sur Rock Band 2 illustre bien cela.
Dans cet album, la septième piste s'intitule Catcher in the Rye. Jusque là, rien d'exceptionnel. Cependant, à force de chanter cette chanson, j'ai appris que celle-ci porte le titre d'un célèbre livre, qui ne l'était pas pour moi, The Catcher in the Rye, par J.D. Salinger, en français L'Attrape-Coeur.
En tant que fan absolu des Guns N' Roses, j'ai commandé le roman et je l'ai dévoré, d'autant plus après les termes appliqués au roman sur sa fiche wikipedia : "Publié aux Etats-Unis en 1951, plus de 60 millions d'exemplaires ont été vendus à ce jour et il s'en vendrait environ 250 000 chaque année. Il constitue l'une des oeuvres les plus célèbres du XXe siècle et un classique de la littérature, et à ce titre enseigné dans les écoles aux Etats-Unis et au Canada."
En plus, la personnalité de l'auteur est vraiment susceptible de me plaire, un reclu qui ne parle plus à personne suite au succès, de qui on attend la publication d'une nouvelle depuis aussi longtemps que Chinese Democracy...

Qu'est-ce que j'ai été déçu. Mais vraiment. C'est un peu le livre hype par excellence, sauf que ce hype dure depuis un demi-siècle. D'accord, j'en attendais peut-être trop et c'est peut-être pour cela que je suis si critique, d'autant que je dois bien l'avouer, l'histoire est sympathique et la narration aussi ; mais on est bien loin d'un chef d'oeuvre. Sauf peut-être qu'à seize ans, on s'identifie à Holden, et on trouve ce livre magnifique, d'où un succès ininterrompu.
Bref, je ne suis pas là pour disserter sur le pouquoi et le comment du succès du livre de Salinger, mais exprimé ce que j'ai tiré de ma lecture.
Holden nous raconte son histoire, qui s'est passée l'année précédente, juste avant Noël quand, renvoyé de son école, il décide de ne pas attendre la date des vacances pour quitter l'établissement, et s'en va trois jours avant, les passant à l'extérieur, ne désirant pas rentrer chez lui.
Le style est un style parlé, Holden s'adresse tout d'abord au lecteur (même si par la suite l'on se rend compte que c'est à un autre), le style parlé d'un adolescent, avec toutes ses expressions, ses particularités. Au début, c'est clairement lourd car exagéré, le trait est forci, mais on finit par s'y habituer, ou alors Salinger s'est calmé par la suite.

Ce qui m'a frappé dans ce livre, c'est l'incompréhension face à laquelle est placé Holden. Peut-être ne comprend-il pas le monde, mais surtout, personne ne le comprend. Pire, il ne trouve personne à qui parler. Cela est le fil rouge du récit, il conduit le voyage-même d'Holden. Trouver quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui le comprenne et accepte ce qu'il a à dire. Alors il y a sa soeur Phoebe, de dix ans, et qui joue paradoxalement le rôle de confidente quand les personnes plus vieilles ne font que passer, évitant le dialogue, ou le refusant en imposant eux-même leur propre manière de dialoguer.
Au début du livre, la première phrase, Holden dit qu'il n'est pas très enclin à nous parler.

« Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir, c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement, je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça. »

Pourtant, tout le long du livre, ce qu'il va chercher, c'est juste quelqu'un à qui parler.

mardi 26 mai 2009

Un jour de mai

Kenshin le Vagabond constitue pour moi l'ultime shonen. Voilà, comme ça, c'est dit dès le début. Vingt-huit volumes, six d'introduction et vingt-deux de pur bonheur. Kenshin reste le seul fait d'arme connu de Nobuhiro Watsuki.
Qu'est-ce que Kenshin le Vagabond ? L'histoire se déroule au début de l'Ere Meiji au Japon, en 1878. L'ancien assassin surnommé Battosai, Kenshin Himura, est devenu un vagabond ayant fait le serment de ne plus jamais tuer ; c'est ainsi qu'il est armé d'un sabre à lame inversée. Il tente de refaire sa vie à Tokyo dans le dojo de la demoiselle Kaoru, où il rencontrera de nouveaux alliés et de nombreux ennemis voulant se venger du Battosai. Ca, c'est à peu près le pitch des six premiers volumes, où les personnages sont mis en place, et correspondant, je suppose, à un cycle où l'auteur ne sait pas s'il pourra poursuivre sa série et se lancer dans une grande fresque. Cela correspond à l'intrigue au Pays de la Brume dans Naruto, sur cinq tomes également.

Une fois le public conquis par ce vagabond ancien assassin, le vrai premier cycle peut se mettre en place et c'est là que Kenshin le Vagabond prend toute son ampleur, dans une histoire que je ne peux dévoiler, puis une seconde encore plus profonde et plus sombre. Bien évidemment, ces qualificatifs sont à mettre à l'échelle d'un shônen, ce que reste Kenshin, mais tout de même. Des questions sont posées sur la culpabilité, le passé, le changement, et sur l'héritage des actes des hommes entre eux ou dans le temps.

Vingt-huit tomes, cela représente du temps à parcourir, mais passer à côté lorsqu'on aime le manga, cela serait une hérésie. Kenshin le Vagabond possède un trait de dessin qui s'affirme de page en page, de l'action frénétique et une morale typique du shônen, mais l'histoire, le contexte et la psychologie des personnages en font une série un peu à part, et qui reste pour moi encore inégalée.

dimanche 24 mai 2009

Bleu presque transparent

Je continue ma plongée dans le monde de Ryû Murakami, après les Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort et Love & Pop, deux œuvres de la seconde partie de la bibliographie de l'auteur, post 90's.
Je me suis cette fois-ci aux early years, et même au premier roman de Murakami : Bleu presque transparent, avec lequel il s'est fait connaître en remportant en 1976 le prix Akutagawa, à 24 ans, et vendu à un million d'exemplaires en à peine six mois.

Que nous conte donc Murakami dans ce livre ? En une succession de courts, voir très courts chapitres, il expose des tranches de vie d'un groupe d'adolescents paumés, entre baises, partouzes, drogue et alcool.
Au niveau du style, on sent déjà toute la maturité de l'écriture de Murakami, il a bien gagné avec le temps une pratique de la tournure et de la construction plus fine, mais toute la force des mots est déjà là, les descriptions malsaines et les métaphores cinglantes.
Les orgies de ces adolescents (ils n'ont même pas vingt ans) répugnent et fascinent, sortes d'éclairs fanatiques dans l'ennui quotidien qui ronge ces êtres, qui ne veulent pas s'accrocher à une société nouvelle, pleine de mythes et d'américanismes, qui les laisse de côté, et dont tout ce qu'ils retiennent est de tuer ou d'être tuer par l'autre, bien loin de l'innocence de l'enfance.
De temps en temps, le rêve cristallise les espoirs, et du noir complet, l'adolescent s'approche du sublime dans son intérieur, du noir, il mène au bleu presque transparent.


vendredi 22 mai 2009

De la contemporanéité des animaux

Certains écrits sont plus modernes que d'autres. Certains mêmes sont toujours d'actualité. La Ferme des Animaux est de ceux là. Qui ne connait pas Georges Orwell, éminemment célèbre non seulement pour cette oeuvre, mais également pour 1984 ? Dans ces deux livres, la même critique politique, la même vision des dérives d'une société.

Jusqu'alors, j'avais juste "étudié" 1984 en Première, au lycée. Enfin, on devait le lire, mais vous connaissez les Scientifiques, dès qu'il y a plus de dix pages, c'est pris d'une peur panique et ça fuit. Bref, aucune analyse de l'œuvre. Mais quand même, ça marque, 1984.

La Ferme des Animaux, j'en avais entendu parlé, jamais lu. En ces temps troublés où le tout sécuritaire l'emporte et la connaissance est dévaluée, où cinquante gendarmes mobiles conduisent comme des animaux dix campeurs en dehors d'un campus, La Ferme des Animaux dérange.

Orwell a écrit pour condamner les dérives du totalitarisme, et notamment le stalinisme. Les parallèles sont largement visibles, et je ne pense pas que revenir dessus soit essentiel, des centaines d'études jonchent la toile, il suffit d'aller sur la fiche wikipedia du livre. Ce qui attire plus particulièrement mon attention, c'est la mécanique du livre, le processus de détournement de l'idéal collectif au profit d'un idéal personnel, cela passant par l'écrasement du plus faible. Propagande, manipulation, embrigadement, sécurité, tout y est. Je ne pense pas qu'il est possible de parler de manière si courte, dans un billet, d'un tel livre. Surtout qu'il ne fait que 150 pages. Alors aller le (re)lire. C'est un ordre. Cela sera plus intéressant que de lire ce billet.


mercredi 13 mai 2009

Carmilla, saphisme et vampirisme

Dans le vaste monde des histoires de vampire, Dracula est le plus célèbre de toutes, sous la plume de Bram Stroker en 1897. Mais avant le seigneur des Carpates, une autre vampire avait fondé le mythe : Carmilla. Cette nouvelle est écrite par Joseph Sheridan Le Fanu, aujourd'hui presqu'oublié alors qu'étant le Stephen King du XIXe siècle, et publiée en 1871, deux ans avant la mort de son auteur, alors qu'il souffrait déjà de troubles mentaux dus à ses fièvres chroniques, d'où la présence de quelques incohérences mineures.

Récit à la première personne de Laura, jeune fille isolée avec son père et leurs domestiques dans leur château de Styrie, Carmilla pose les bases de Dracula avec toute l'ambiguïté entourant la créature, l'oupire comme l'on dit dans ces contrées. Bien évidemment, tout y est moins développé, format oblige, mais le romantisme et le côté gothique sont clairement présents. Le récit souffre parfois de quelques longueurs attachées au style fantastique de l'époque, mais rien de gênant tellement l'histoire est prenante, car le lecteur d'aujourd'hui sait ce qui arrive à la narratrice lorsque dans ses rêves, deux petites aiguilles viennent se planter dans sa gorge.

L'autre dimension de Carmilla tient au fait que le vampire est une femme, et s'impose comme une métaphore directe de l'amour interdit, du saphisme. Les déclarations passionnées que fait Carmilla à Laura sont autant de pierres dans le jardin alors défendu de tout amour déraisonné entre une femme et une femme. Cet interdit est illustré par les réactions de Laura, qui ne comprend pas tout cela, qui ne peut même pas le concevoir, et met cela sur des crises de folies passagères de son hôte.

Si Carmilla souffre d'un défaut majeur, c'est celui de son format. La nouvelle permet de faire opérer le charme du fantastique chez le lecteur de manière plus simple, en condensant les émotions et le ressenti, mais cela nuit à l'arrière-plan de l'écriture, aussi bien au saphisme qu'au vampirisme, en ne dessinant que les contours d'une réflexion que Sheridan Le Shanu aurait pu mieux dégager. Pour cela, il aura fallu attendre presque trente ans, et Dracula.

vendredi 8 mai 2009

Déception inattendue

Le Prix Nobel de Littérature n'est pas forcément un gage de bonne lecture car après tout, toutes les sensibilités sont dans la nature. Pourtant, avec Gabriel García Márquez, je ne pensai pas me tromper et vraiment apprécier ses ouvrages, car en ayant lu beaucoup d'extraits en cours d'Espagnol, aussi bien au lycée qu'en hypokhâgne. J'avais dans l'idée de lire tout d'abord Cent Ans de Solitude, mais ce fut Chronique d'une Mort Annoncée qui échue entre mes mains en premier.
Le pitch de départ est simple : Santiago Nasar va mourir, les jumeaux Vicario ont annoncé à tout le village qu'ils allaient le tuer, et pourtant, personne ne réussira à empêcher le crime.

Personnelement, quand j'ai vu que c'était sur ce thème que portait le court roman, j'ai été aux anges, et j'ai trouvé l'idée fondamentalement géniale. Je me suis donc jeté sur le livre.

Cependant, cet enthousiasme ne va durer que les premières pages, et encore. Je pense être totalement hermétique à García Márquez, à moins que ça ne soit la traduction. Les deux premiers tiers du livre sont ennuyeux, mais vraiment, je luttais pour finir ma page et commencer la suivante, ce qui ne m'était plus arrivé depuis assez longtemps. L'auteur nous fait passer sa vision des choses et nous interroge sur la fatalité, nos responsabilités face à ce que nous savons et faisons, mais tout cela est limité par un style réaliste, certes, mais regorgeant de lourdeurs et de tournures inutiles. L'on est bien loin d'une plume limpide et poétique.
Les choses s'améliorent à la fin du livre, dans les 30 dernières pages, comme par magie, peut-être nous trouve-t-il des choses plus intéressantes à lire, plus frappantes, ou son style s'éclaircit-il, je ne sais pas, mais l'écriture de García Márquez devient plus percutante et l'on se dit que tout le roman aurait du être de cette facture.

Reste de Chronique d'une Mort Annoncée une belle matière à la réflexion, ce qui n'est déjà pas donné à toutes les oeuvres que l'on peut lire.

jeudi 30 avril 2009

Lo de vie aux amours diluviennes

« Lolita, lumière de ma vie, feu de mes reins. Mon péché, mon âme. Lo-lii-ta : le bout de la langue fait trois petits pas le long du palais pour taper, à trois reprises, contre les dents. Lo. Lii. Ta.
Le matin, elle était Lo, simplement Lo, avec son mètre quarante-six et son unique chaussette. Elle était Lola en pantalon. Elle était Dolly à l'école. Elle était Dolorès sur les pointillés. Mais dans mes bras, elle était toujours Lolita. »
— Vladimir Nabokov, Lolita, I, 1.

Je connais Lolita grâce à une ancienne amie, à qui je parlais sur un canal IRC. Un soir, celle-ci me raconte qu'elle est en train de regarder un film bizarre, Lolita, donc, où une jeune adolescente fait des "trucs cochons avec son beau-père lol". Curieux, sûrement un peu pervers, je lui demande de m'envoyer le film. A l'époque encore en 56k, ce fut la Poste qui me délivra le fameux divx, et qui plus est, en deux CDs. Ce n'était pas la version de Stanley Kubrick, mais celle d'Adrian Lyne, avec Jeremy Irons et la belle Dominique Swain. J'avais trouvé le film bon, même si je n'avais pas tout compris, et les scènes très suggestives. Cinq années ont passé, et je me plonge dans le Lolita de Nabokov.

Et c'est la révélation, l'explosion.

Le passage cité en haut de l'article doit être ce qui m'a été donné de plus beau à lire, à entendre, à voir. Je ne peux pas décréter ces phrases les plus marquantes de la littérature, car ma culture n'est que parcellaire et je ne peux me targuer de tout connaître et d'avoir étudié chaque mot de chaque auteur. Mais quand même, cela prend aux tripes, cela met tout de suite dans l'univers de Humbert Humbert, pour un voyage à ses côtés et à aux côtés de Dolorès, Dolly, Lola, Lolita.

Comment dissocier la prose de Nabokov de celle d'Humbert, ce nympholepte éperdument amoureux de sa Lolita ? Je ne peux qu'aborder ce roman que sous deux angles : celui de l'histoire, des personnages, et celui de l'écriture. Commençons par le premier, qui devrait éclairer le deuxième, l'inverse étant également vrai.

L'écriture est esthétique, un régal. La plume d'Humbert, de Nabokov, est agile et poétique. Elle manie les mots comme un peintre manierait le pinceau pour décrire non pas les décors, cela n'a que peu d'intérêt. La sensualité de Lolita, toutes ses caractéristiques, toutes les choses sans noms, Humbert nous en gratifie la vision en en définissant les contours par magie pure, si bien que sa Lolita est notre Lolita, cet enfant chéri. Je ne trouve pas les mots devant l'excellence et l'exactitude de la prose. Humbert joue avec le lecteur, utilisant tout le vocabulaire connu, diablement efficace car employé au bon moment, à la bonne occasion, tout en n'usant jamais de vulgarités, non, Humbert n'est pas de ce genre. Les pires horreurs sont décrites avec poésie, avec volupté. Le dégoût se mêlant à la beauté. Humbert joue avec son lecteur, pris dans sa névrose, change les noms, en glissant toujours une référence ténue ou visible à un livre, une pièce de théâtre, parodiant, psalmodiant, abusant des jeux de mots. Lire Humbert Humbert est un régal, il se joue de nous avec sa poésie pour nous transporter dans son monde plein de nymphettes, de dégoût et couronné, tout en haut, de ce ciel obscurci, par sa Dolorès, Lolita.

L'histoire, quant à elle, et je m'en rend compte à force d'écrire, ne peut être dissociée de cette écriture. Lolita est un tout, mais je vais faire de mon mieux pour paraître clair et précis, difficile en sortant de cette lecture tant les pensées se bousculent ; il faudrait des années pour percer la surface d'un livre comme celui-ci. Humbert Humbert, du pseudonyme que le nympholepte s'est choisi, aime les jeunes filles prépubères, les nymphettes, entre neuf et seize ans. Toutes les filles ne sont pas des nymphettes, et seuls ses yeux d'experts peuvent les voir. Délirant, malade, Humbert se fait ensorcelé par l'une de ces nymphettes, Dolorès Haze, surnommée Lolita. La passion d'Humbert pour Lolita, la jeunesse de Lolita et ses changements d'humeur, de sentiments, d'envies forment sinon un cocktail, un mélange explosif dont la gamine mène la danse, prenant vite conscience des avantages qu'elle peut tirer de la nympholepsie de cet homme.
Je trouve le "résumé" que je viens de faire bien incomplet, bien simple et facile, ne rendant pas hommage à l'oeuvre que je viens de lire.
Lolita, je pourrai en parler pendant des heures, sans arriver à structurer ce que je pense sans un terrible effort, tellement plus que tout, c'est la sensation que l'on éprouve en découvrant à la fois la magie de l'écriture et l'histoire d'Humbert de Lola qui n'est pas aisément descriptible.

Si je devais être concis, il y aura pour moi un avant et un après Lolita, si bien que je me désole de voir que je ne possède que l'édition de poche de cette oeuvre, ne lui rendant pas justice.
(Re)voir les films ne sera pas chose facile, tellement je risque d'être critique, mais je vais m'y risquer afin d'analyser la vision de Kubrick et de Lyne à la lecture que je viens de faire du livre de Nabokov. Cela ne peut être qu'instructif.


mercredi 29 avril 2009

Au nom de la rose


Me voilà de retour de Barcelone, où j'ai eu le plaisir de découvrir une agréable tradition, celle de la Sant Jordi.
Cette fête d'origine catalane se déroule le 23 avril, le jour de Saint-Georges, le patron de la région. La tradition, perpétuée depuis le Moyen-Âge, veut que la femme offre à son mâle un livre, et l'homme à sa douce une rose, car c'est bien connu qu'une femme ne sait pas lire.

Saint-Georges aurait été un militaire romain chrétien martyrisé au IVe siècle. Jacques de Voragine raconte son histoire dans La légende dorée, selon laquelle ce cher Georges aurait vaincu un dragon du sang duquel aurait jailli un rosier. Il offrit une rose à la princesse qui en retour lui donna un livre. Et par enchantement, tout le peuple se convertit au christianisme.

Le 23 avril est également, depuis 1996 et une décision de l'UNESCO, "Jour du livre et des droits d'auteur", qui a pour but, on l'aura deviné, de promouvoir le livre et de donner accès à la culture aux plus de personnes possibles.

Concrètement, cela s'illustre par des vendeurs de rose à tous les coins de rue, des librairies prises d'assaut avec des queues sortant parfois des bâtiments, et une foule compacte qui arpente les grandes artères de la ville à la recherche de la rose ou du livre qu'il faut, car c'est connu que l'on s'y prend toujours au dernier moment (il faut avouer que ça serait moins drôle, sinon).
Personnellement, contre une petite rose à 3€, j'ai eu droit au Maître et Marguerite, de Mikhaïl Boulgakov.
Que c'est bon d'être un mâle.

samedi 18 avril 2009

Bateman returns

Comment rendre l'atmosphère si particulière d'American Psycho, que j'ai décrite dans le billet qui lui est consacré, cette atmosphère si particulière pleine de nuances et d'évolutions dans l'approche et la considération du personnage, dans un film d'une heure et demi ? La tâche pouvait s'avérer ardu, c'est vrai. Et la tâche est à moitié réussie par Mary Harron.

Avant de passer au film, parlons des acteurs, ou plutôt de l'acteur : Christian Bale. Je ne suis pas très fan de son travail, dans Batman Begins, sa tête me fait vomir, mais force est de constater que là, là, il est Patrick Bateman et son interprétation est magistrale dans un rôle tout en subtilité. Vraiment impressionné par la prestation, il sauve à lui tout seul le film de la banalité.
Alors, que donne le film en lui-même, en tant qu'adaptation du roman de Bret Easton Ellis ? Déjà, dans l'aspect purement formel, mon oreille a été écorché à plusieurs reprises : Paul Owen est devenu Paul Allen, Timothy Price est maintenant Thimothy Bryce, par exemple. Ce ne sont que des détails, mais ça a suffit à me gâcher quelques dialogues.
Ensuite, le livre fait la part belle à la folie meurtrière de Pat Bateman, mais également à sa noyade progressive dans cette société de yuppies tous identiques. Cette dernière est extrêmement bien rendue, bien qu'en absence de mise en place d'une progression dans le traitement de Bateman, on perd l'essence de la trame du livre, mais l'on ne peut adapter un livre de 530 pages en une heure trente de film. Ce point est donc pardonnable.
En revanche, là où le bas blesse, c'est dans le traitement de la folie meurtrière de Patrick Bateman. Christian Bale est parfait lors de ces scènes, mais la réalisatrice hésite, attend, se dit qu'elle va y aller, et puis non. Les scènes de meurtre, en plus d'être peu nombreuses sont à la limite du parodique : on montre, on se ravise, on regarde d'un oeil avant de s'arrêter. Digne d'une très mauvaise série B.
Les monologues de Bateman sont bons pour nous mettre en perspective la psychologie du personnage, mais son cynisme est absent, le lissant un peu.
Et je ne parle pas de la fin, qui est beaucoup moins subtile que celle du roman. Ce n'est pas parce que la réalisatrice possède l'image qu'elle ne doit pas perdre en finesse, elle peut filmer tout en enlevant ses gros sabots.

En bref, American Psycho est peut-être un bon film, il est semble-t-il plutôt apprécié par les spectateurs, mais pour moi, en dehors de l'interprétation de Christian Bale, c'est une adaptation en demi-teinte.

La bande-annonce :



vendredi 17 avril 2009

Supplice

Me voilà de retour en Nipponie avec la lecture de deux nouvelles de Yukio Mishima, Ken et Martyre, issues du recueil Pèlerinage aux Trois Montagnes, ici regroupées en un seul petit volume à 2€, chez Folio. Ken a été rédigée en 1963 et Martyre en 1964.

Je dois admettre que je ne connaissais rien de Yukio Mishima avant de lire le recueil, j'ai été attiré par le petit prix, un peu le thème des nouvelles, mais également par la possibilité de découvrir un nouvel auteur. La seule chose que l'on m'ait dite lorsque l'on m'a vu lire le recueil, c'est que Mishima s'était suicidé en public, en 1970, d'un magnifique seppuku. Je ne vais donc pas en dire plus sur lui, vu que j'en savais encore moins lors de la lecture (aujourd'hui, cela a changé, et je ne peux que vous encourager à lire sa fiche sur Wikipedia, même si cela ne reste que Wikipedia).

Commençons par Ken. Cette nouvelle raconte l'histoire de jeunes étudiants membre d'un club universitaire de kendô, entre le chef Jirô, fort et parfait, le première année Mibu, en adoration devant le premier, et Kagawa, celui qui respecte le chef mais aspirerait à mieux. Autant le dire tout de suite, je me suis profondément ennuyé. L'écriture est très poétique, contemplative, mais cela étire sur la longueur un récit qui n'en a pas vraiment besoin, vu le peu d'évènements qui s'y produisent. Par-ci par-là traînent quelques métaphores poétiques vraiment belles, pleines de sens, mais qui n'arrivent pas à tirer vers le haut une histoire simple, voir simpliste. L'on pourra me dire que tout se trouve dans le non-dit entre ces personnages qui ne savent identifier leurs attirances, mais là encore, il n'y a aucune surprise, depuis les premières lignes la suite de l'histoire est tracée, et ne parlons pas de la chûte, qui arrive comme un cheveu sur la soupe après pourtant quatre-vingt pages d'un long développement. Je suis ressorti de cette lecture vraiment déçu.

Martyre, quant à elle, ne fait qu'une trentaine de pages, un peu moins ; et sa qualité n'a rien à voir avec la précédente nouvelle. Martyre est vraiment un récit que je ne qualifierai pas de prodigieux, mais qui m'a plus qu'agréablement surpris après la purge Ken. J'ai vraiment aimé cette nouvelle, peut-être que le thème m'a un peu plus interpellé que l'histoire de jeunes kendoka, car mettant en scène des adolescents dans un internat dans un jeu de persécution entre le caïd Hatakeyama et le souffre-douleur Watari, qui est pourtant plein de ressources. L'ambiguïté déjà présente dans Ken est ici clairement explicitée, peut-être un peu trop. Le compromis entre les deux nouvelles aurait été parfait, à mon avis. Au niveau de l'écriture, la contemplation laisse un peu la place à l'action et aux sentiments, l'écriture est beaucoup plus ciselée et pourrait-on dire façonnée pour que rien n'apparaisse superflu. La chûte parait un peu brute, rapide, mais entrant dans la forme de logique des deux adolescents et amenant le lecteur à reparcourir rapidement la nouvelle pour tenter d'apporter lui-même son explication à cette fin.

Ce petit recueil de deux nouvelles me laisse donc un goût amer apès vraiment un très long Ken, alors que Martyre, courte et percutante, est vraiment bonne. Alors, Mishima, qu'es-tu ? L'auteur de Ken ou celui de Martyre ? Probablement l'homme des deux, ce qui me poussera à lire autre chose de cet auteur, chose qui n'était pas gagnée après la première nouvelle...