mardi 28 juillet 2009

Gibier d'élevage

Le premier article de ce blog fut consacré à une nouvelle de Kenzaburô Ôé, Seventeen. J'y ai évoqué la prix Akutagawa (le plus important prix littéraire japonais) remporté en 1958 par son auteur pour Gibier d'élevage. Présente en première place dans le recueil de nouvelles Dites-nous comment survivre à notre folie (dont je chroniquerai plusieurs nouvelles au fil du temps, je ne peux pas faire un article globale étant donné la masse de choses à dire), je l'ai donc dévorée.

Voici bien une nouvelle qui n'a pas volé son prix. Durant la petite centaine de pages que dure le récit, jamais le rythme ne faiblit, et jamais le lecteur ne peut s'en détacher. Passons rapidement sur l'écriture d'Ôé, fine et ciselée, prenant le parti de l'émerveillement face à la nature et aux choses du fait de la condition du narrateur, simple enfant.

Durant la Seconde Guerre Mondiale, dans un village japonais de montagne, coupé isolé de "la ville" par la saison des pluies qui en a coupé l'accès, un avion américain s'écrase. Sur les trois passagers, un seul survit et est fait prisonnier. Il s'agit d'un Noir, un "nègre", et il devient l'attraction du village, et surtout des enfants qui le voient comme un animal à domestiquer. La nouvelle est racontée par les yeux d'un enfant, celui qui vit au-dessus de la geôle improvisée du prisonnier et qui doit lui amener à manger matin et soir car aucune femme ne veut s'approcher du "nègre". A la méfiance et à la peur devant cette "bête" succède la confiance, et le prisonnier entre dans l'univers des enfants.

Gibier d'élevage est une véritable parabole sur la différence et sur la vision de ce qu'est l'autre par rapport à soi, mais également ce que l'on est dans les yeux des autres. Le prisonnier est l'animal domestique des enfants, mais les enfants ne sont-ils pas ceux des adultes ?
Un autre aspect marquant à la lecture de cette nouvelle est la barrière du langage, et pourtant la proximité d'éléments universels à l'humanité, qui peuvent rapprocher des êtres, comme un sourire.


jeudi 23 juillet 2009

Tu n'as rien vu à Hiroshima

La fin (pour le moment) de ma découverte du Genbaku-Bungaku ne marque pas pour autant la fin de mon voyage littéraire à Hiroshima. Non, celui-ci s'achève avec un livre d'Edita Morris, journaliste et romancière suédoise, Les Fleurs d'Hiroshima, paru en 1961, afin de voir un autre regard sur la catastrophe que celui des Japonais.

Après lecture, mon avis est assez mitigé sur ce très court roman (120 pages environ). Cela respire grandement la naïveté, avec des personnages lisses sans vraiment d'aspérités : Yuka est une femme qui aime son mari irradié plus que tout, Ohatsu est une adolescente bercée par l'amour, Sam l'Américain est un doux rêveur, Fumio le malade est un véritable battant, et au contraire, la marieuse est perfide et cela se ressent dans son physique. Ce manichéisme si simpliste est je trouve un peu déplacé lorsque l'on traite d'un sujet comme celui de la bombe atomique. Ce thème n'est pas proprement japonais, il est mondial, universel, et les Nippons seuls ne sont pas les plus aptes à le traiter, c'est évident, mais tant de bien pensance dans un aussi court roman m'a mis mal à l'aise.
J'ai dit plus haut être pourtant mitigé, ce qui veut dire que j'ai tout de même trouvé de bons côtés à ce livre, car il en a. Le message qu'il véhicule, No More Hiroshima, parvient à frapper avec puissance le lecteur malgré son côté convenu, phénomène que l'on pourrait attribuer non pas à ce que Morris a écrit mais aux évènements qui sont en toile de fond. L'écriture est elle aussi simple, la romancière ne pouvant se détourner de sa formation journalistique. C'est simple, mais c'est efficace, comme l'on peut le voir dans le passage suivant, quand Yuko se précipite à l'hôpital où a été transporté son mari après une faiblesse.

« Oh ! il y a des années que je n'ai pas couru ainsi. Je vole littéralement dans notre rue sans lumière et je traverse le terrain vague où chaque matin j'amène mes vieilles amies, Nakano-san et Tamura-san. Le vent a défait mes cheveux qui me balayent le visage et m'aveuglent. Je poursuis ma course, à bout de souffle, trébuchant à chaque pas, courant toujours...
... Et, brusquement, j'ai l'impression de ne plus être seule, que partout, autour de moi, il y a des gens qui courent, qui courent... Ah oui, ce sont les fantômes. Il y a quinze ans, je courais ainsi dans les rues au milieu de la foule éperdue, et pendant quinze ans, ils ont continué à courir dans ma tête. Cette nuit, ils me poursuivent avec leurs visages carbonisés, avec les lambeaux de chair arrachés de leurs épaules. Je les reconnais. Ce sont eux que je vois dans mon cauchemar. Cette fille au visage rongé par les flammes, cet homme qui porte sa femme morte sur le dos, ils couraient avec moi ce jour-là. Ici, c'est un groupe d'écoliers, écroulés les uns sur les autres, tous morts. Là, c'est un chien, les pattes prises dans l'asphalte fondu. C'est ce qui nous attend tous si nous ne courons pas assez vite. Vite, vite, ou nous serons rôtis vivants. Il faut aussi que je retrouve maman. Loin devant moi, j'aperçois la ligne noire du fleuve et des ombres qui plongent dans ses eaux. Comme des torches vivantes, les cheveux en flammes, les femmes s'élancent du rivage en grappes serrées. Est-ce que maman est parmi elles ? Où est maman, où est-elle ? »
— Edita Morris, Les Fleurs d'Hiroshima, 15.

En somme, je pense que Les Fleurs d'Hiroshima peut être une bonne porte d'entrée au monde d'Hiroshima, tout en douceur, sans trop de violence morale ou physique. Dans cet univers atomique aseptisé où même la douleur et la mort ne semblent pas insurmontables, l'on touche du bout du doigt ce qu'est être un "vrai d'Hiroshima", pour reprendre l'expression de Kenzaburô Ôé dans ses Notes de Hiroshima mais l'on y touche tout de même, et l'on peut se rendre compte de l'effet positif que peut avoir ce genre de livre non pas dans le roman lui-même, mais dans ce qu'il suscite, et parmi les critiques que j'ai pu lire ici et là des Fleurs d'Hiroshima, les plus dithyrambiques étaient celles d'adolescents qui ont du lire ce livre en classe, et qui ont été marqué par le mal d'Hiroshima. Comme quoi, on peut ne pas être un grand livre mais faire un bien fou à ses lecteurs en entrouvrant une porte, pas beaucoup, mais juste assez pour que l'odeur de ces fleurs d'Hiroshima interpellent le lecteur. Et c'est déjà énorme.

Quelques semaines après l'explosion de la bombe, l'herbe et des fleurs ont commencé à repousser, redonnant espoir aux habitants de la ville dévastée quand les rumeurs en parlaient comme d'une terre qui ne pourrait plus être habitée pendant 75 ans.


samedi 18 juillet 2009

Nothing lasts forever, even cold November Rain

« Au bout du pont gisait un mort, les bras étendus. Le teint avait noirci, mais il semblait parfois respirer, à longues inspirations, et en gonflant les joues. Il paraissait aussi cligner des paupières. N'en croyant pas mes yeux, j'ai posé mon paquet sur la balustrade et me suis timidement approché du cadavre : de sa bouche, de son nez, tombaient des flocons de vers, lesquels, groupés aussi sur les globes des yeux, et y rampant, faisaient comme bouger les paupières.
Je me suis rappelé le vers d'un poème lu, je crois dans une revue, au temps de ma première adolescence :

Ô vers, mes amis !

Et cet autre :

Ciel, fends-toi ! Terre, brûle ! Hommes, mourez, mourez !
Spectacle saisissant ! Ô vision grandiose !

Les exécrables paroles ! "Vers, mes amis !", parole de mouche ! Même les fous manquent donc de mesure ! Le 6 août à huit heures et quart, le ciel s'était vraiment fendu, la terre avait brûlé, les hommes étaient morts.
"Je ne vous le pardonnerai jamais. Où est-il, votre spectacle grandiose ? Sont-ce là vos amis ?" ai-je dit tout haut.
Pour un peu, ma haine de la guerre m'aurait fait jeter mon paquet à la rivière. Victoire, défaite, qu'importe ? Une paix injuste vaut mieux qu'une guerre soi-disant juste. »
— Masuji Ibuse, Pluie Noire, XI.


Dernier roman de ma timide exploration du Genbaku-bungaku, Pluie Noire n'en est pas pour autant la pièce mineure. A vrai dire, il doit s'agir d'un des romans dont j'ai le plus attendu après l'avoir reçu, d'où le fait que je l'ai lu en dernier dans ce cycle. Première chose, tout bête, c'est la couverture de l'édition de poche Folio, qui est admirable, et qui exprime très justement tout ce que représente le post-Hiroshima pour les survivants. Deuxième chose, et non pas des moindres, est le synopsis du roman. Dans les très grandes lignes, cinq années après le pikadon, la jeune Yasuko, qui vit avec son oncle Shigematsu et sa tante, ne se trouve pas de mari car des rumeurs courent selon lesquelles elle souffrirait du mal des atomisés, reçu par le biais de la pluie noire qui s'est abattue sur les habitants d'Hiroshima après l'explosion. Pourtant, elle ne présente aucun signe de la maladie, et Shigematsu veut prouver que sa nièce n'a pas été atteinte, et pour cela, il a recours au journal que la jeune fille tenait à l'été 1945. Sans vouloir dévoiler quoi que ce soit, le journal de Yasuko ne sera pas le seul utilisé par l'auteur, et c'est par de nombreux écrits de personnages que Masuji Ibuse nous fait partager différents points de vue sur la vie des civils japonais à la fin de la guerre et surtout sur ce fameux jour du 6 août 1945, et les suivants qui ont mené à la capitulation du Japon.

Que dire, que dire sur Pluie Noire ? Face à cette page blanche, je me le demande encore tellement il y a de choses à dire, tellement le roman est dense. Le recours romanesque aux journaux et aux notes de différents personnages est un pari osé mais réussi, jamais l'on ne sent que cela a été mis par artifice, c'est réellement au service du récit. Cette double narration met en lumière deux aspects qui ne pouvaient être présents par exemple dans Hiroshima, Fleurs d'été, que sont les conséquences immédiates du pikadon et celles sur le long terme, non pas seulement sur le thème du mal des atomisés, mais également sur la société japonaise d'après-guerre qui oublie Hiroshima et Nagasaki et semble hostile envers ces rescapés qui rappellent ostensiblement un passé qu'ils voudraient oublier. De plus, le recours aux journaux laisse une forme d'authenticité, agrémentée par quelques notes postérieures. La diversité des points de vue est une force, mais aussi une nécessité pour embrasser d'un seul coup la multitude de situations, de réactions face au 6 août 1945 : la jeune fille qui était hors de la ville et qui y revient, le médecin militaire proche de l'épicentre, la femme de celui-ci qui le recherche dans les ruines, l'oncle à une distance raisonnable de l'épicentre qui lutte pour apporter la subsistance à sa famille...
Du côté de l'écriture, c'est également très varié. Du point de vue de Shigematsu dans le temps du récit, on retient une inquiétude et une forme de culpabilité, tout en restant dans un contemplatif très japonais. En revanche, et cela renforce une fois encore la réalité du récit, chaque extrait de journal possède un style qui lui est propre, et l'on suit cette imbrication de destins sans jamais se lasser, Ibuse distillant savamment des temps de pause dans les récits, en sachant préserver le suspens, mais également son lecteur afin de ne pas tout de suite lui donner toutes les clés, faisant de Pluie Noire un régal à lire, et un terreau fertile pour penser, s'interroger sur la guerre, l'arme atomique, la disparition, le deuil, la culpabilité et le devoir.


« Si j'ai tout noté, jusqu'à la magie du moxa chez les infirmières, qui est un détail réel et vrai, et si j'ai donné les statistiques de la mortalité de ceux qui avaient parcouru les ruines du sinistre, c'est que je n'ai plus à me taire sur la terreur de la bombe atomique : la demande en mariage de ma nièce Yasuko, qui allait se précisant rapidement, a été brusquement annulée par le prétendant Aono. De plus, Yasuko a commencé à présenter les symptômes de la maladie atomique. Tout est fini ! Il ne m'est plus possible de me taire, à présent que je n'en ai plus besoin. Il semble que Yasuko ait annoncé au jeune homme par une lettre éplorée l'apparition des symptômes, mais est-ce l'amour ou le désespoir qui l'a poussée à cet aveu ?
Sa vue baisse de plus en plus, et elle a des bourdonnements d'oreille : lorsqu'elle me l'a avoué pour la première fois dans le petit salon, j'ai vu ce dernier disparaître, et surgir dans un ciel d'azur un grand nuage-méduse. Je l'ai vu distinctement. »
— Masuji Ibuse, Pluie Noire, XV.


samedi 11 juillet 2009

Ce n'est qu'une affaire de Styles

En mal de moment et de volonté pour lire, je vais donc continuer de présenter des livres que j'ai lu plus jeune et dont je n'ai jamais parlé ici. Après le massif du Vercors, partons donc dans les terres de la perfide Albion.

Qui ne connait pas Agatha Christie ? Hercule Poirot et Miss Marple ? Les Dix Petits Nègres , Le Crime de l'Orient Express ? En revanche, qui peut se targuer de connaître son premier roman ? Moi, puis-je dire fièrement en montrant mon édition de La Mystérieuse Affaire de Styles. Forte de son expérience d'infirmière bénévole durant la Première Guerre Mondiale et de sa manipulation de produits pouvant s'apparenter à des poisons pour soigner, Lady Christie se lance dans un pari avec sa soeur, celui d'écrire un roman policier dont personne ne trouverait le coupable malgré la présence de tous les indices. Personne, sauf le détective belge Hercule Poirot. Agatha Christie se lance donc dans la rédaction de son roman, achevée en 1917, pour une publication en 1920.

Première itération des aventures d'Hercule Poirot, La Mystérieuse Affaire de Styles ne souffre pas d'un effet brouillon comme on pourrait l'attendre d'un roman qui n'est que le premier d'une liste longue comme le bras. La langue est classique, banale, ne laisse réellement aucun souvenir impérissable, mais est-ce cela que l'on recherche en s'aventurant sciemment dans un roman d'Agatha Christie ? Je ne pense pas. L'intérêt est ailleurs, dans l'intrigue et l'imbrication des indices qui, une fois révélée par Poirot, apparait si logique alors que tout paraissait opaque pour le lecteur dix lignes auparavant. Je dirai bien que l'attrait principal d'une aventure de Poirot, ce sont ces quelques lignes, ces deux paragraphes, où il explique à l'assistance ce qui s'est passé en le démontrant par A+B, et laisse le lecteur pantois, se sentant un peu débile de ne pas avoir compris plus tôt.
Personnellement, c'est en 5e que j'ai lu La Mystérieuse Affaire de Styles pour la première fois. Ma professeur de Français nous faisait lire Les Dix Petits Nègres à l'époque, et nous avait parlé du premier roman d'Agatha Christie en nous le décrivant dans les termes que j'ai utilisé plus haut, pensé comme irrésolvable. J'ai acheté le livre, pris une feuille de papier, et commencé à suivre l'enquête avec Poirot en faisant des plans et en notant les trucs intéressants. Devinez quoi ? Je n'ai pas trouvé l'assassin. Alors si jamais quelqu'un veut se lancer dans ce défi, je l'encourage à tenter de se mesurer à Poirot. Interdiction de résoudre l'énigme à la seconde lecture, c'est plus du jeu sinon.


mardi 7 juillet 2009

Le Silence de la Mère

Je n'ai guère le temps de lire ces jours-ci, entre les festivités de fin d'examens et mon addiction à ce très bon jeu qu'est Fallout 3, je n'arrive que peu à me plonger dans de nouveaux livres, alors que je devrai en ce moment-même être absorbé par Pluie Noire de Masuji Ibuse... Je ne peux parler de nouvelles lectures, alors tant pis, parlons d'anciennes ! Je ne tiens pas à laisser mes lecteurs dépérir sur cette page.

Si je dis "Vercors", la plupart des personnes vont penser au massif montagneux. C'est exactement ce à quoi devait penser Jean Bruller avant d'adopter ce nom comme pseudonyme pendant la Seconde Guerre Mondiale pour écrire et publier ses nouvelles. C'est d'ailleurs lui qui a fondé les Éditions de Minuit en 1941 avec Pierre de Lescure. Bref, passons sur ce cher Vercors, à la vie probablement très intéressante mais qui n'apporte rien ici. En 1943, il publie dans son recueil Le Silence de la Mer une nouvelle intitulée Ce jour-là, que j'ai du lire, 60 ans plus tard, en classe de Seconde. Oui, je sais, cela ne me rajeunit pas.

Cette nouvelle fait 7 ou 8 pages, pas plus, et elle est noyée dans un recueil d'environ 160 pages, dont l'attrait principal, ce qui est mis en valeur aussi bien par le titre que par les commentaires de l'éditeur, est Le Silence de la Mer. Pourtant, elle m'a bien plus marqué lorsque j'ai lu le recueil. Ici, une rafle est vue par les yeux innocents d'un enfant, qui part faire une balade avec son père et quand celui-ci revient, elle a disparu. Il est confié à une voisine, et le père disparait à son tour. Le contexte de l'histoire, la maturité du lecteur font que l'on sait ce qu'il se passe, lorsque l'enfant ne comprend pas. Ce décalage est difficile à vivre pour le lecteur, qui aimerait pouvoir entrer dans l'histoire et expliquer, tout en étant toucher par la candeur de celui qui ne peut se douter de ce qui peut arriver. Une bien belle nouvelle que nous offre Vercors ici, sans prétention mais avec beaucoup de justesse.

lundi 22 juin 2009

Hiroshima, son amour

Kenzaburô Ôé est la grande figure littéraire de la seconde moitié du XXe siècle au Japon. Prix nobel en 1994, il jouit d'une forte notoriété et d'une grande estime de ses travaux. Le premier article de ce blog a d'ailleurs été consacré à l'une de ses nouvelles, Seventeen. Je reviendrai plus en profondeur sur ses romans dans un autre article, car j'ai fait l'acquisition de certains d'entre eux.

Notes de Hiroshima n'est pas un roman, mais un essai rédigé par le jeune Kenzaburô Ôé entre l'été 1963 et la fin 1965. Découpé en sept chapitres (et un prologue), Ôé expose ses réflexions à un instant donné sur un visage d'Hiroshima. Ôé écrit dans la préface pour la nouvelle édition anglaise du livre que la première semaine où il a été à Hiroshima a totalement changé sa vie, alors même que jamais il n'aurait pu croire à ce concept d'une semaine qui pourrait tout changer. A cet instant, Ôé se sentait dans l'impasse au niveau littéraire et sur le plan plus personnel, son fils venait de naître, malformé, et le choix s'imposait à lui de le laisser mourir ou de le faire opérer, pour qu'il vive en gardant un lourd handicap. D'une certaine manière, d'après Ôé lui-même dans cette préface, ce livre ou encore lors de son discours à Stockholm de 1994, c'est Hiroshima qui l'a sauvé.

Le cénotaphe de Hiroshima

A l'origine venu couvrir la neuvième Conférence mondiale contre les armes nucléaires, Ôé va se détourner de cette mission pour plonger dans la vraie Hiroshima, comme il se plait à l'écrire. L'on se perd un peu au début dans les jeux politiques qui se déroulent à cette Conférence, mais cela est vite gommé pour laisser place aux réflexions et aux histoires des témoins, pris entre le "devoir de mémoire" et le "droit de se taire", que sont des vieillards, des femmes défigurées, et des médecins courageux qui soignent le Mal depuis le 6 août 1945 sans jamais s'arrêter, dans une lutte contre une force qui les dépasse, mais seules digues face au syndrome des atomisés. Dans ce courage quotidien, Ôé découvre la "dignité". Ce mot, en japonais, n'est que peu employé, et Ôé ne le connait que par son étude de la littérature française. Le sens plein de ce mot japonais, igen, Kenzaburô Ôé le retrouve pleinement dans la vie des vrais d'Hiroshima. Ainsi, dans l'ultime paragraphe du Chapitre IV, intitulé De la dignité humaine, Ôé écrit ceci :
"Je n'ai jamais réussi à rédiger un devoir correct sur le thème : "Comment faire pour me donner une dignité ?" mais je crois qu'à présent j'ai découvert au moins le moyen de me préserver de l'humiliation ou de la honte : tâcher de ne jamais perdre de vue la dignité des gens de Hiroshima."

La dignité n'est pas la seule notion abordée dans ce traité humaniste, et il suffit pour cela de lire les titres des chapitres : De la dignité humaine, donc, mais aussi Hiroshima la moraliste, Ceux qui ne capitulent jamais ou encore Un être authentique. Ôé retrouve dans Hiroshima tout ce qui fait l'humanité, et le communique avec une force incroyable en posant les questions justes, sans pour autant y répondre, car c'est à chacun de donner sa meilleure réponse.
A moins d'adopter l'attitude de celui qui ne veut rien voir, rien dire et rien entendre, qui d'entre nous pourra donc en finir avec cette part de Hiroshima que nous portons en nous-mêmes ?


jeudi 18 juin 2009

Hiroshima, fleurs d'été

Le 6 août 1945, à 8h16 tombe sur Hiroshima la première bombe atomique. Trois jours plus tard, une seconde est larguée sur Nagasaki, le 9 août 1945 à 11h02. Le 15 août, le Japon capitule. Certains diront que ces bombardements étaient nécessaires pour mettre un terme rapide à la guerre, que cela a évité des pertes bien supérieures si la guerre s'était prolongée. Certes.
On dit également que c'était pour damer le pion aux soviétiques, qui entrent en guerre contre le Japon le 8 août et ainsi éviter une propagation du communisme. Certes.
Hiroshima : sur 310 000 personnes, entre 90 000 et 140 000 personnes seraient mortes.
Nagasaki : sur 250 000 personnes, entre 60 000 et 80 000 personnes seraient mortes.
Et des malades.
Eisenhower, dans ses mémoires, dira que "MacArhur pensait que le bombardement était complètement inutile d'un point de vue militaire".
Qu'ajouter ?

Comment percevoir ce qu'ont vécu les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki ? Comment imaginer le traumatisme de toute la société japonaise ? Au début censurée par l'occupation américaine, une littérature de la bombe atomique est née, la Genbaku-bungaku, qui s'attache à décrire le spectacle de la dévastation.
C'est cette littérature que j'ai décidé d'explorer, et j'ai voulu commencer par un des piliers, considéré parfois comme le livre le plus abouti. Il s'agit d'Hiroshima, Fleurs d'Eté, de Tamiki Hara ; recueil de trois nouvelles qui couvre successivement l'avant, le pendant et l'après.
Pour parler de Tamiki Hara, je m'en remet à l'une des traductrices, Rose-Marie Makino-Fayolle, qui écrit dans l'Avant-propos : "Né en 1905 à Hiroshima, Tamiki Hara s'impose rapidement comme un écrivain et poète brillant, engagé politiquement. Au début de l'année 1945, brisé par le récent décès de sa femme, il revient dans sa ville natale et s'y trouve encore le 6 août, au moment où explose la bombe. Survivant traumatisé, Tamiki Hara continue d'écrire sans relâche, mais il se jette en 1951 sous un train de banlieue, dans un dernier cri de protestation contre la folie des hommes."
Trois nouvelles, donc : Prélude à la destruction, Fleurs d'été et Ruines. Dans ces trois nouvelles, les deux dernières sont à la première personne, et seule la première est narrée à la troisième, avec des prénoms différents de ceux de l'auteur, mais les similitudes avec les personnages des nouvelles suivantes pousse à penser qu'il s'agit d'un ensemble racontant la même histoire, celle de Tamiki Hara.

La première nouvelle nous conte donc ce qui se passe à l'été 1945 pour une famille d'Hiroshima. Plus la nouvelle avance, et plus la tension est palpable. Le Japon est de plus acculé sur ce front du Pacifique par les Etats-Unis et les ordres d'évacuation se font de plus en plus nombreux. Le Japon se prépare à défendre chèrement sa peau dans l'un de ses derniers bastions. Les privations marquent les esprits, la vie est rude. L'atmosphère se délite donc au fur et à mesure, les premiers bombardements pleuvent sur Hiroshima, puis approche août, et toujours des alertes, mais plus de bombardement. Le lecteur sait. La bombe A approche, jour après jour. Le narrateur aussi le sait, et apparaissent alors des parenthèses, procédé qu'il n'avait pas utilisé lors des cinquants pages précédentes. Elles s'attardent sur le sort de personnages dont c'est la dernière apparition dans la nouvelle. Ces parenthèses sont cliniques, et lorsqu'il s'agit du jeune neveu, ce ne peut qu'être terrible. Finalement, la nouvelle s'arrête sur une dernière phrase, "Il restait une quarantaine d'heures avant que la bombe atomique ne fût lâchée sur la ville."

Fleurs d'été s'attache elle à raconter la destruction d'Hiroshima. Cette destruction, justement, est vite racontée. L'explosion de la bombe ne prend pas beaucoup de temps. Pourquoi ? Car tout cela s'est passé très vite, et le narrateur ne sait pas qu'il s'agit d'un nouveau type de bombe qui est ici largué. Une sourde explosion, la destruction, ses yeux qui saignent. En une page, le lecteur sait ce qui s'est passé, et le reste de la nouvelle traite de l'immédiate réaction à l'explosion atomique. La ville est détruite et les familles éparpillées. Chacun fuit pour échapper à l'incendie qui ravage Hiroshima. Le narrateur est un "chanceux" il n'a pas de blessure grave, il peut s'occuper de ceux qui l'entourent, du mieux qu'il peut, en cherchant des gens qu'il connait, qu'il finit d'ailleurs par retrouver. Personne ne se doute de ce qui s'est passé. Les gens s'en foutent, en réalité. Ils souffrent, hommes, femmes, enfants. Les médecins font leur possible pour sauver le plus de personnes possible, mais les pertes sont considérables. Un homme cherche sa fille qui se rendait à l'école. Il fouille les restes de cette école, retourne les cadavres calcinés, cherche dans la rue, sur le chemin, pour finalement revenir à l'école, chercher sans fin un corps désintégré. L'écriture de Tamiki Hara est clinique, juste et ciselée, alors que l'on pourrait facilement sombrer dans le pathos et le larmoyant, ici c'est un ressenti immédiat face à l'incompréhension et l'ignorance d'un homme qui cherche un sens à sa vie après cela. En une trentaine de pages, il donne une leçon de ce qu'il a vécu à Hiroshima, son expérience personnelle. Ce n'est pas étonnant si cette nouvelle est considérée comme une référence littéraire au Japon, tant elle est juste.

Cette incompréhension de la catastrophe se retrouve bien évidemment dans Ruines, se passant quelques jours et semaines après l'atomisation d'Hiroshima. Un certain nombre de survivants meurent inexplicablement, lorsque des piqûres sont réalisées, les entailles s'infectent jusqu'à la mort, les enfants perdent leurs cheveux et blêmissent jusqu'au gris, les hommes ne se remettent pas de leur état d'extrême faiblesse. La maladie des atomisés tuent à petit feu les hibakusha (ceux qui ont été exposés aux radiations atomiques des explosions d'Hiroshima et Nagasaki), qui ignorent tout de ce qui se passe, et de ce qui s'est passé. Ruines, ce n'est pas que cela, c'est également la recherche éperdue de ceux qui se sont "volatilisés" dans l'explosion : cadavres calcinés ou désintégrés, tout le monde cherche quelqu'un à Hiroshima, et c'est sur cela que se clot la nouvelle et le recueil, avec l'exemple de M. Moki, à Shanghai lors de l'explosion qui ne retrouve à son retour ni femme, ni enfant, ni rien. Je ne peux m'empêcher de copier le dernier paragraphe de l'ouvrage :

"Et lorsqu'il montait dans le tramway où se côtoyaient toutes sortes de gens, M. Maki voyait également des passagers lui faire un signe de tête, de part et d'autre. Quand lui-même répondait sans bien réfléchir par un signe de tête, il arrivait qu'on lui dise par exemple : "Mais vous n'êtes pas M. Yamada !", car on l'avait pris pour un autre. Alors qu'il venait de raconter cette anecdote à un interlocuteur, M. Maki comprit qu'il n'était pas le seul à se faire saluer par un inconnu. En effet, il y avait continuellement à Hiroshima quelqu'un qui recherchait, maintenant encore, une personne."

mercredi 17 juin 2009

On the road again

J'ai attendu longtemps avant de lire La Route, de Cormac MacCarthy. Ce livre avait éveillé mon attention alors que je regardais le Grand Journal, sur Canal +, et que le grand Ali Baddou en faisait une excellente critique, et en dévoilait la trame : dans un monde post-apocalyptique dévasté et dépeuplé, un père tente de survivre avec son fils, dernier feu qui habite encore son univers de gris. Malheureusement pour moi, le livre venait juste de sortir en grand format, et n'ayant pas les bourses nécessaires à un tel investissement, j'ai du attendre, et quelle ne fut pas ma joie lorsque je vis il y a de cela peu de temps que le roman était enfin disponible en poche chez Points ! Je me suis jeté dessus pour le dévorer.

Pas la peine de vous faire attendre plus longtemps, mon verdict est en accord avec mes attentes initiales, il s'agit là d'un très bon livre, mais avant d'en tresser un éloge, je voudrai revenir sur un point qui m'a absolument horripilé. Est-il normal que dans un livre à sept euros, l'on trouve régulièrement des coquilles plus que gênantes ? Une dans le livre, je veux bien, mais une presque toutes les huit ou dix pages, c'est absolument affolant ! Je passe encore sur le "man geais" ou le "ti rait", espaces mal placés mais qui donnent envie de s'arracher les cheveux, mais lorsque parfois, il manque des morceaux complets de phrases, c'est tout bonnement inadmissible, tellement que j'ai failli arrêter ma lecture à la vingtième page, excédé. Et la lecture se poursuit, et lorsque l'auteur veut jouer avec son style, on finit par se demander si ce n'est pas du à une faute de l'éditeur... Vraiment honteux.

Dans le roman, pas de nom, juste le fils et son père. Le lecteur les accompagne tout le long de leur voyage sur la route vers le Sud pour fuir l'hiver qui approche. Les descriptions sont fines, décomposées en plusieurs niveaux de gris, seule "couleur" de ce monde terne ravagé, couvert de cendres.
La principale préoccupation de l'homme est la survie de son fils, de ne jamais l'abandonner et de toujours le rassurer. Cependant, les dialogues entre les deux personnages s'en tiennent au strict minimum. Seuls au monde, ces deux personnages ne se parlent pas entre eux, pris par la peur et les interrogations du fils auxquelles le père ne peut répondre. Ce fils qui est pour l'homme le moteur de sa survie : il possède deux balles dans son revolver, ils sont deux. Si jamais cela devait tourner mal, il ne pourrait faire face seul sans le feu, sans son fils qui incarne la pureté du renouveau post-apocalyptique.
Face à eux, des humains redevenus animaux, que l'on entrevoit par les yeux de l'homme, lors de courtes scènes horrifiques. Est-ce qu'il y a encore des gentils ? Les gentils, acculés, peuvent-ils toujours être gentils ?
L'écriture de MacCarthy est orale, avec une accumulation de conjonctions de coordination à la place des virgules, ce qui étouffe parfois le lecteur qui ne peut pas reprendre son souffle, et se trouve entraîner malgré lui dans un long phrasé dont il a du mal à tenir le rythme. Ce n'est pas un hasard, et si j'ai pu lire certaines critiques reprochant cette approche au livre, je trouve personnellement que cela s'adapte parfaitement au thème, à la situation du roman et correspond presque dans l'esthétique à ce que vivent les personnages.

A noter qu'un film est prévu pour cette année, avec notamment Viggo Mortensen dans le rôle de l'homme. N'en doutez pas, il sera vu et passé à ma moulinette.

dimanche 14 juin 2009

Stanley Kubrick's Lolita

Obtenir le DVD de cette version de Lolita n'a pas été une sinécure. Il devait revenir à la BU le 11 mai, mais le gentil emprunteur ne l'a déposé que le 2 juin. Imaginez moi, fébrile, parcourant le rayon K tous les matins pour voir que le seul Lolita qu'il y avait était exclu du prêt.
Finalement, je l'ai eu, et j'ai pu l'emprunter. La première adaptation du roman de Nabokov, de 1962, soit très peu de temps après la parution du roman, et par un mythe comme Stanley Kubrick. Sur le papier, c'est excitant. Cependant, cette excitation ne passe pas l'épreuve des deux heures et demi de film. Non pas que le film est mauvais, non, il est bon, mais il s'agit d'une bien piètre adaptation.


J'ai plusieurs problèmes avec cette version. Tout d'abord, et cet avis n'engage que moi, James Mason fait un bien piètre Humbert Humbert : on ne ressent rien de la névrose du personnage du roman et de son goût pour les nymphettes. D'ailleurs, notre chère Dolorès n'a rien de bien sensuel tout le long du film. Non pas que j'aurai voulu du trash, nous sommes en 1962, ne l'oublions pas, mais tout de même... Il faut attendre la fin du film pour avoir une petite phrase qui explicite un peu plus la teneur des relations ente Humbert et sa belle-fille !

Cela tient à un changement structurel dans la trame scénaristique et visible au premier coup d'oeil : Sue Lyon, qui joue Dolorès, Lola, Lolita, est âgée de bien quatre ou cinq années de plus que le personnage du roman. Dès lors, rien n'est plus pareil, d'autant que Kubrick ne fait aucune mention du passé d'Humbert le nympholepte, à peine a-t-on des bribes d'Humbert le professeur. L'histoire qui lie le professeur à Lolita ressemble alors à celle d'un homme qui préfère les femmes plus jeunes, et voilà tout. Le terme de "nymphette" est cité une fois, à Ramsdale. Sans la dimension psychologique et subversive à la fois de l'épisode biographique d'Humbert et de la nymphéité de Dolorès, les déviances sexuelles racontées dans Lolita n'ont strictement plus aucun intérêt, et cela devient banal.
D'autant plus qu'aucun plan dans le film n'affirme de réelle sensualité entre les deux êtres, aucune trace du désir latent d'Humbert, tout reste très cérébral. A l'opposé du Humbert romanesque...

Stanley Kubrick signe donc ici une médiocre adaptation du roman, et je n'ai pas parlé de la mise en avant du personnage de Quilty, tantôt bien pensée et tantôt ridicule, mais qui est était je pense rendue nécessaire par la courte durée qu'impose le cinéma comparé au roman. Si l'on arrive à se détacher du roman de Nabokov, le film est bon et Kubrick nous raconte sa Lolita. En revanche, si l'on regarde le film avec l'oeil du lecteur, cela passe beaucoup moins bien.
En conclusion, un bon film, et je suppose que les cinéphiles pourront mieux en parler que moi, mais une mauvaise adaptation. Pour avoir vu celle de Lyne des années avant d'avoir lu le roman, et des bribes de souvenir qu'il me reste, il me semble que l'adaptation est meilleure. Mais j'en reparlerai dans un autre billet.

samedi 30 mai 2009

Werther's Original

Goethe, ce nom fait peur. Déjà, il est allemand, ce qui n'aide pas. Et il conte l'amour dans ses envolées romantiques. Du romantisme en allemand ? Quelle bizarrerie...
Les Souffrances du Jeune Werther est le premier roman de Goethe, paru en 1775. Goethe a 26 ans. Ce livre (cette poésie ?) est considérée comme un précurseur du romantisme. Je pourrai vous citer toutes les sous-catégories spécifiques affublées de noms allemands à l'orthographe barbare, mais comme moi-même je n'y entends rien, je n'en vois pas vraiment l'intérêt.

Les Souffrances du Jeune Werther est un roman épistolaire : les lettres du jeune Werther adressées à l'un de ses amis sont compilées par un éditeur, et parfois avec des billets personnels de ce même Werther.
Werther vient d'élire domicile dans le petit village de Walheim quand il rencontre la douce Charlotte dont il va tomber éperdument amoureux. Obstacle devant cet amour, Albert, à qui est promise la douce Charlotte. Cette histoire du triangle amoureux est commune, avouons-le, mais ce n'est pas là que réside l'intérêt de ce roman de Goethe.
Werther exprime ses pensées à nu, et ses raisonnements. La passion romanesque est exposée, parfois à l'excès, comme l'Empereur Napoléon Ier le fit remarquer à Goethe, comme quoi certaines choses étaient invraisemblables, mais j'ai envie de dire : "Et alors ?" Nous ne sommes pas dans le réalisme le plus cru, mais dans l'exaltation des sentiments. Des sentiments qui touchent chacun au plus profond, car ceux-ci sont communs, tout le monde a connu au moins une fois les pensées ou les actions d'un Werther, d'une Charlotte ou d'un Albert.
Peut-être encore plus que les sentiments, cela doit être la position de Werther par rapport au suicide et à l'Eglise, qui traverse tout le livre, qu'il est intéressant de souligner. Dans ses lettres, Werther ne cesse de reprendre les images de la Bible en les renversant à mesure que son amour immodéré l'entraîne loin des sentiers battus, mais aussi reprend mot pour mot des citations des apôtres, mais encore plus souvent du Christ, en renversant là-aussi les mots et inversant le sens des questionnements. Werther va même jusqu'à paraphraser le Christ en croix interpellant Dieu. Cette thématique de la religion et de la morale est prégnante dans toutes les pages.
Il y aurait des centaines de pages à écrire sur Werther, je n'ai même pas parlé des carcans sociaux dénoncés par Werther, ou encore les fortes métaphores qu'il aborde, mais je n'ai pas le temps ni le courage de tout décortiquer.

J'étais curieux de lire du Goethe, car tout le monde en a entendu parlé sans forcément en lire, et j'ai été conquis. Petite réserve toutefois, il y a certains lecteurs qui pourraient être barbés par les pages et les pages où Werther clame son amour à Charlotte. Mais ce doit être cela qui est si bon.

vendredi 29 mai 2009

The Catcher in the Rye

Le 22 novembre 2008 est sorti l'album de rock le plus attendu de tous les temps, après 15 ans de gestation : Chinese Democracy, de Guns N' Roses. Je ne pense pas pouvoir exprimer mon amourpour cet album, je suppose que le fait que je l'ai acheté en version simple, puis en version collector, puis sur Rock Band 2 illustre bien cela.
Dans cet album, la septième piste s'intitule Catcher in the Rye. Jusque là, rien d'exceptionnel. Cependant, à force de chanter cette chanson, j'ai appris que celle-ci porte le titre d'un célèbre livre, qui ne l'était pas pour moi, The Catcher in the Rye, par J.D. Salinger, en français L'Attrape-Coeur.
En tant que fan absolu des Guns N' Roses, j'ai commandé le roman et je l'ai dévoré, d'autant plus après les termes appliqués au roman sur sa fiche wikipedia : "Publié aux Etats-Unis en 1951, plus de 60 millions d'exemplaires ont été vendus à ce jour et il s'en vendrait environ 250 000 chaque année. Il constitue l'une des oeuvres les plus célèbres du XXe siècle et un classique de la littérature, et à ce titre enseigné dans les écoles aux Etats-Unis et au Canada."
En plus, la personnalité de l'auteur est vraiment susceptible de me plaire, un reclu qui ne parle plus à personne suite au succès, de qui on attend la publication d'une nouvelle depuis aussi longtemps que Chinese Democracy...

Qu'est-ce que j'ai été déçu. Mais vraiment. C'est un peu le livre hype par excellence, sauf que ce hype dure depuis un demi-siècle. D'accord, j'en attendais peut-être trop et c'est peut-être pour cela que je suis si critique, d'autant que je dois bien l'avouer, l'histoire est sympathique et la narration aussi ; mais on est bien loin d'un chef d'oeuvre. Sauf peut-être qu'à seize ans, on s'identifie à Holden, et on trouve ce livre magnifique, d'où un succès ininterrompu.
Bref, je ne suis pas là pour disserter sur le pouquoi et le comment du succès du livre de Salinger, mais exprimé ce que j'ai tiré de ma lecture.
Holden nous raconte son histoire, qui s'est passée l'année précédente, juste avant Noël quand, renvoyé de son école, il décide de ne pas attendre la date des vacances pour quitter l'établissement, et s'en va trois jours avant, les passant à l'extérieur, ne désirant pas rentrer chez lui.
Le style est un style parlé, Holden s'adresse tout d'abord au lecteur (même si par la suite l'on se rend compte que c'est à un autre), le style parlé d'un adolescent, avec toutes ses expressions, ses particularités. Au début, c'est clairement lourd car exagéré, le trait est forci, mais on finit par s'y habituer, ou alors Salinger s'est calmé par la suite.

Ce qui m'a frappé dans ce livre, c'est l'incompréhension face à laquelle est placé Holden. Peut-être ne comprend-il pas le monde, mais surtout, personne ne le comprend. Pire, il ne trouve personne à qui parler. Cela est le fil rouge du récit, il conduit le voyage-même d'Holden. Trouver quelqu'un à qui parler, quelqu'un qui le comprenne et accepte ce qu'il a à dire. Alors il y a sa soeur Phoebe, de dix ans, et qui joue paradoxalement le rôle de confidente quand les personnes plus vieilles ne font que passer, évitant le dialogue, ou le refusant en imposant eux-même leur propre manière de dialoguer.
Au début du livre, la première phrase, Holden dit qu'il n'est pas très enclin à nous parler.

« Si vous avez réellement envie d’entendre cette histoire, la première chose que vous voudrez sans doute savoir, c’est où je suis né, ce que fut mon enfance pourrie et ce que faisaient mes parents et tout avant de m’avoir, enfin toute cette salade à la David Copperfield, mais à vous parler franchement, je ne me sens guère disposé à entrer dans tout ça. »

Pourtant, tout le long du livre, ce qu'il va chercher, c'est juste quelqu'un à qui parler.

mardi 26 mai 2009

Un jour de mai

Kenshin le Vagabond constitue pour moi l'ultime shonen. Voilà, comme ça, c'est dit dès le début. Vingt-huit volumes, six d'introduction et vingt-deux de pur bonheur. Kenshin reste le seul fait d'arme connu de Nobuhiro Watsuki.
Qu'est-ce que Kenshin le Vagabond ? L'histoire se déroule au début de l'Ere Meiji au Japon, en 1878. L'ancien assassin surnommé Battosai, Kenshin Himura, est devenu un vagabond ayant fait le serment de ne plus jamais tuer ; c'est ainsi qu'il est armé d'un sabre à lame inversée. Il tente de refaire sa vie à Tokyo dans le dojo de la demoiselle Kaoru, où il rencontrera de nouveaux alliés et de nombreux ennemis voulant se venger du Battosai. Ca, c'est à peu près le pitch des six premiers volumes, où les personnages sont mis en place, et correspondant, je suppose, à un cycle où l'auteur ne sait pas s'il pourra poursuivre sa série et se lancer dans une grande fresque. Cela correspond à l'intrigue au Pays de la Brume dans Naruto, sur cinq tomes également.

Une fois le public conquis par ce vagabond ancien assassin, le vrai premier cycle peut se mettre en place et c'est là que Kenshin le Vagabond prend toute son ampleur, dans une histoire que je ne peux dévoiler, puis une seconde encore plus profonde et plus sombre. Bien évidemment, ces qualificatifs sont à mettre à l'échelle d'un shônen, ce que reste Kenshin, mais tout de même. Des questions sont posées sur la culpabilité, le passé, le changement, et sur l'héritage des actes des hommes entre eux ou dans le temps.

Vingt-huit tomes, cela représente du temps à parcourir, mais passer à côté lorsqu'on aime le manga, cela serait une hérésie. Kenshin le Vagabond possède un trait de dessin qui s'affirme de page en page, de l'action frénétique et une morale typique du shônen, mais l'histoire, le contexte et la psychologie des personnages en font une série un peu à part, et qui reste pour moi encore inégalée.

dimanche 24 mai 2009

Bleu presque transparent

Je continue ma plongée dans le monde de Ryû Murakami, après les Monologues sur le plaisir, la lassitude et la mort et Love & Pop, deux œuvres de la seconde partie de la bibliographie de l'auteur, post 90's.
Je me suis cette fois-ci aux early years, et même au premier roman de Murakami : Bleu presque transparent, avec lequel il s'est fait connaître en remportant en 1976 le prix Akutagawa, à 24 ans, et vendu à un million d'exemplaires en à peine six mois.

Que nous conte donc Murakami dans ce livre ? En une succession de courts, voir très courts chapitres, il expose des tranches de vie d'un groupe d'adolescents paumés, entre baises, partouzes, drogue et alcool.
Au niveau du style, on sent déjà toute la maturité de l'écriture de Murakami, il a bien gagné avec le temps une pratique de la tournure et de la construction plus fine, mais toute la force des mots est déjà là, les descriptions malsaines et les métaphores cinglantes.
Les orgies de ces adolescents (ils n'ont même pas vingt ans) répugnent et fascinent, sortes d'éclairs fanatiques dans l'ennui quotidien qui ronge ces êtres, qui ne veulent pas s'accrocher à une société nouvelle, pleine de mythes et d'américanismes, qui les laisse de côté, et dont tout ce qu'ils retiennent est de tuer ou d'être tuer par l'autre, bien loin de l'innocence de l'enfance.
De temps en temps, le rêve cristallise les espoirs, et du noir complet, l'adolescent s'approche du sublime dans son intérieur, du noir, il mène au bleu presque transparent.


vendredi 22 mai 2009

De la contemporanéité des animaux

Certains écrits sont plus modernes que d'autres. Certains mêmes sont toujours d'actualité. La Ferme des Animaux est de ceux là. Qui ne connait pas Georges Orwell, éminemment célèbre non seulement pour cette oeuvre, mais également pour 1984 ? Dans ces deux livres, la même critique politique, la même vision des dérives d'une société.

Jusqu'alors, j'avais juste "étudié" 1984 en Première, au lycée. Enfin, on devait le lire, mais vous connaissez les Scientifiques, dès qu'il y a plus de dix pages, c'est pris d'une peur panique et ça fuit. Bref, aucune analyse de l'œuvre. Mais quand même, ça marque, 1984.

La Ferme des Animaux, j'en avais entendu parlé, jamais lu. En ces temps troublés où le tout sécuritaire l'emporte et la connaissance est dévaluée, où cinquante gendarmes mobiles conduisent comme des animaux dix campeurs en dehors d'un campus, La Ferme des Animaux dérange.

Orwell a écrit pour condamner les dérives du totalitarisme, et notamment le stalinisme. Les parallèles sont largement visibles, et je ne pense pas que revenir dessus soit essentiel, des centaines d'études jonchent la toile, il suffit d'aller sur la fiche wikipedia du livre. Ce qui attire plus particulièrement mon attention, c'est la mécanique du livre, le processus de détournement de l'idéal collectif au profit d'un idéal personnel, cela passant par l'écrasement du plus faible. Propagande, manipulation, embrigadement, sécurité, tout y est. Je ne pense pas qu'il est possible de parler de manière si courte, dans un billet, d'un tel livre. Surtout qu'il ne fait que 150 pages. Alors aller le (re)lire. C'est un ordre. Cela sera plus intéressant que de lire ce billet.


mercredi 13 mai 2009

Carmilla, saphisme et vampirisme

Dans le vaste monde des histoires de vampire, Dracula est le plus célèbre de toutes, sous la plume de Bram Stroker en 1897. Mais avant le seigneur des Carpates, une autre vampire avait fondé le mythe : Carmilla. Cette nouvelle est écrite par Joseph Sheridan Le Fanu, aujourd'hui presqu'oublié alors qu'étant le Stephen King du XIXe siècle, et publiée en 1871, deux ans avant la mort de son auteur, alors qu'il souffrait déjà de troubles mentaux dus à ses fièvres chroniques, d'où la présence de quelques incohérences mineures.

Récit à la première personne de Laura, jeune fille isolée avec son père et leurs domestiques dans leur château de Styrie, Carmilla pose les bases de Dracula avec toute l'ambiguïté entourant la créature, l'oupire comme l'on dit dans ces contrées. Bien évidemment, tout y est moins développé, format oblige, mais le romantisme et le côté gothique sont clairement présents. Le récit souffre parfois de quelques longueurs attachées au style fantastique de l'époque, mais rien de gênant tellement l'histoire est prenante, car le lecteur d'aujourd'hui sait ce qui arrive à la narratrice lorsque dans ses rêves, deux petites aiguilles viennent se planter dans sa gorge.

L'autre dimension de Carmilla tient au fait que le vampire est une femme, et s'impose comme une métaphore directe de l'amour interdit, du saphisme. Les déclarations passionnées que fait Carmilla à Laura sont autant de pierres dans le jardin alors défendu de tout amour déraisonné entre une femme et une femme. Cet interdit est illustré par les réactions de Laura, qui ne comprend pas tout cela, qui ne peut même pas le concevoir, et met cela sur des crises de folies passagères de son hôte.

Si Carmilla souffre d'un défaut majeur, c'est celui de son format. La nouvelle permet de faire opérer le charme du fantastique chez le lecteur de manière plus simple, en condensant les émotions et le ressenti, mais cela nuit à l'arrière-plan de l'écriture, aussi bien au saphisme qu'au vampirisme, en ne dessinant que les contours d'une réflexion que Sheridan Le Shanu aurait pu mieux dégager. Pour cela, il aura fallu attendre presque trente ans, et Dracula.