lundi 2 mars 2009

Désolé, mais la Princesse est dans un autre château

"L'autre jour, je m'amusais, on s'amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d'attaché d'administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d'interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu'elle pensait de La Princesse de Clèves... Imaginez un peu le spectacle !"

Ces propos sont ceux du Nicolas Sarkozy ministre, en février 2006, s'adressant à des fonctionnaires. Je ne suis pas là pour faire de l'anti-sarkozysme primaire, d'autres le font très bien à ma place. Non, je veux juste imaginer ce qui pousse un grand populiste comme lui à prononcer ces mots sur le ton de la plaisanterie. S'il peut se permettre de dire cela, c'est qu'il y a un public prêt à recevoir.

Personnellement, j'ai lu La Princesse de Clèves avant d'entrer en hypokhâgne, le livre était sur la liste des ouvrages à lire, et comme un idiot je les ai presque tous lus, sachant qu'au final, ce sont des bouquins totalement différents que nous avons étudié. La Princesse de Clèves est le livre dit fondateur de la littérature moderne ; mais tout d'abord, à l'égard du malheureux guichetier qui voudrait tout de même lire ce livre, je dois le prévenir que la première partie du livre m'a paru soporiphique, avec tout un tas d'énumérations de noms en tout genre qu'il est impossible de retenir. Une édition avec une généalogie n'aurait pas été du luxe. La Princesse de Clèves, donc, constitue une nouvelle approche (pour l'époque, s'entend) psychologique de l'amour et de la fidélité (oserons-nous parler de libertinage ?), avec sans cesse les tiraillements de cette Princesse face à l'amour du Duc de Nemours. Le sentiment amoureux est décortiqué dans ses moindres détails, amenant les changements dans les comportements. L'une des seules choses qui peut rebuter le lecteur en lisant le livre, c'est le style très précieux de Madame de La Fayette. En même temps, cela a été écrit en 1678. Cependant, celui-ci reste hors du temps, car contant les bases de la vie sentimentale dans cet univers quasi-monacal qui entoure la Princesse.

Bon, arrêtons-nous ici sur La Princesse de Clèves et revenons en au discours de M. Sarkozy. Il est vrai qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu ce livre pour faire un bon agent de la fonction publique, je pourrai prendre pour exemple mes parents, qui travaillent dans un hôpital et qui n'ont jamais entendu parler de Madame de La Fayette. Cela, pourtant, ne les empêche pas d'assurer leur travail efficacement. Je pense que sur ce point, tout le monde sera d'accord.

Cependant, une chose me choque : c'est le déni de la culture. Pourquoi cela serait-il impossible de parler de La Princesse de Clèves avec une guichetière ? Parce qu'une guichetière, c'est forcément con, donc ça ne lit pas et ça préfère regarder la télé en bouffant des chips ? Je suis désolé, mais n'importe qui peut très bien parler d'un livre qu'il a lu et faire partager sa culture. D'ailleurs, il qualifie l'examinateur de "sadique" ou d'"imbécile". Avec ces termes, on touche peut-être le fond du problème : le monde s'envisage désormais pour une certaine portion de la population comme dénué de culture. Le savoir (et non l'intelligence), la connaissance, ne serviraient à rien pour "produire". Cela se recoupe avec une déclaration de Xavier Darcos qu'il avait tenue lors de sa volonté de réformer le lycée. Je cite, "le lycée français est sans aucun doute trop dispersé, avec un nombre d'options considérables, dont certaines coûtent extrêmement cher avec une utilité sociale limitée." Sans m'épancher là-dessus, car je me rend compte que je fais vraiment beaucoup de digressions, c'est la notion d'"utilité sociale limitée" qui me fait mal. La culture doit donc produire quelque chose. Si nous avons un cerveau, pourquoi ne pas s'en servir à notre épanouissement en découvrant des choses qui ne serviront peut-être pas fondamentalement à faire progresser le PIB de la Nation, mais à la réflexion personnelle et commune ? La culture doit-elle toujours être vue comme appartenant à une élite et pour une élite, s'attirant la foudre des dites "petites gens" qui croient que cela leur est inaccessible ? Le fond du problème est peut-être là, ce discours du futur candidat à aux élections présidentielles n'en étant que l'illustration. La culture n'est pas réservée aux élites, même une guichetière peut se l'approprier.

Imaginer un monde où tu pourrais parler de La Princesse de Clèves avec une guichetière de La Poste, est-ce de trop ? Pourquoi cela serait-il cocasse ? Cela ne la rendrait pas plus efficace, mais cela pourrait peut-être nous ouvrir l'esprit sur des choses moins matérielles.

Ah, l'utopie...


8 commentaires:

  1. Et pourquoi pas aussi pouvoir parler des effets diurétique de la rénine?
    Sans oublier le rôle des poumons dans cette effet!
    Certain information, "culture général" sont plus ou moins inutile...

    Je suis d'accord avec ces termes, pourquoi ferai t'on de la culture générale sur la littérature?? et pourquoi pas la science, l'histoire, la géographie...

    Comme tu le dit, la première partie du livre est chiante et il y a un style très particulier, je peut aisément comprendre que l'idée d'introduire un livre dans un concours ne soit pas dénué de sens, mais de la a le faire avec un livre particulier que même un littéraire trouve sporadique... Je comprend que pour les autres personne ce ne soit pas évident!

    (le savoir et la connaissance ne servent a rien pour produire! mais ce n'est pas pour autant qu'il ne faut pas en avoir)

    On peut aussi voire le problème dans le sens inverse: quelqu'un qui est très doué mais qui n'aime pas du tout la littérature est t'il forcément dénoué de savoir et connaissance (d'intelligence??). Est ce que cette faiblesse devrais lui empêcher de pouvoir être guichetier?

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  2. Il me semble que tu es passé un peu trop vite sur un passage, que je te recopie.

    "Bon, arrêtons-nous ici sur La Princesse de Clèves et revenons en au discours de M. Sarkozy. Il est vrai qu'il n'est pas nécessaire d'avoir lu ce livre pour faire un bon agent de la fonction publique, je pourrai prendre pour exemple mes parents, qui travaillent dans un hôpital et qui n'ont jamais entendu parler de Madame de La Fayette. Cela, pourtant, ne les empêche pas d'assurer leur travail efficacement. Je pense que sur ce point, tout le monde sera d'accord."

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  3. (le savoir et la connaissance ne servent a rien pour produire! mais ce n'est pas pour autant qu'il ne faut pas en avoir)


    Cette phrase est d'une imbécibilité difficilement égalable.
    Gageons donc que l'Homme préhistorique construisait de forts belles et rutilantes fusées spatiales.

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  4. On peut aussi voire le problème dans le sens inverse: quelqu'un qui est très doué mais qui n'aime pas du tout la littérature est t'il forcément dénoué de savoir et connaissance (d'intelligence??). Est ce que cette faiblesse devrais lui empêcher de pouvoir être guichetier?

    Personne n'a jamais obligé quiconque à aimer la Littérature, je crois. Cependant ne pas l'aimer, c'est certes être un peu moins humain. De la même façon que ne pas aimer les mathématiques. Tout cela relève d'une sensibilité ou non au monde qui nous entoure (monde des sentiments/logique de l'univers).

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  5. La Littérature ne mord pas.

    Littérature, ce n'est pas un gros mot.

    Littérature, c'est à la fois tout et rien. C'est la Littérature et son contraire.

    C'est un kaléidoscope : chacun y voit ce qu'il veut.

    La Littérature fait tout sauf imposer. La crainte de cette dernière est le fait d'esprits hétéronomes, moutonniers par endroits.

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  6. Enfin,

    Si la Littérature ne demande pas à être aimer, il est urgent de la comprendre, au moins. Que chaque être humain essaye de la comprendre. Car elle est profondément humaine. Sinon elle crèvera impitoyablement.

    PS : et non, Platon n'a jamais dit que les poètes devaient tous crever, il en était lui même un.

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  7. Je ne vois pas de deni de culture... Sarko ne fait que mentionner le fait que ce n'est clairement pas necessaire de connaitre ce bouquin pour etre a un guichet.

    Si elle connait le bouquin, c'est cool. si elle le connait pas, c'est cool aussi. chacun ces hobby. certain preferent matter la star ac, d'autre lire du Lafayette.qui est tu pour juger ce qui est mieux pour un autre.

    et le sous entendu que tu vois comme sois disant une guichetiere serait trop conne pour connaitre des bouquin du XVIIeme siecle.. ben il vient bien de quelque part. Oui la majorite des guichetieres ne sont pas des lumieres en matiere de litterature romantique-libertine-revolutionnaire (rayer la mention inutile) du XVIIeme...

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